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le 04/02/2018

Cinq années en enfer pour Mariam et sa famille - « Même mon pire ennemi je ne l’enverrais pas en Libye ! »

Mariam* et sa famille ont vécu en Libye durant quelques années. Secourus par les sauveteurs de SOS MEDITERRANEE en pleine mer, elle raconte pourquoi ils ont décidé de quitter ce pays devenu un véritable enfer.

Mariam ne veut pas donner son vrai prénom. Elle a encore trop peur qu’on la reconnaisse, elle, ses deux enfants qui l’entourent, et son époux, à l’abri quelque part sur l’Aquarius, au milieu des 587 autres rescapés sauvés de la noyade en cette journée d’hiver. Si elle accepte de nous raconter leur histoire, elle ne réalise pas encore que leur cauchemar libyen a pris fin. Pourtant, c’est là-bas que fin 2012, elle avait choisi de rejoindre son mari, parti peu avant pour la ville de Derna où il espérait gagner sa vie mieux qu’au Mali, leur pays d’origine. Elle avait alors 19 ans, et lui 18. « Il travaillait dans une usine de ciment, et moi j’étais vendeuse dans un magasin de vêtements ». Leurs deux enfants, aujourd’hui âgés de 2 et 4 ans, ont récupéré des ballons qu’ils essayent de gonfler, malgré les avertissements de leur mère qui tente, à la place, de leur refiler les feutres et le papier à disposition dans l’abri de l’Aquarius. Peine perdue…

L’espoir d’une vie meilleure en Libye vite envolé

Tous les deux sont nés en Libye. « Mais ils ne sont pas Libyens :  les Noirs n’ont aucun droit dans ce pays ». La famille vivait modestement à Derna, en Libye, jusqu’au jour où l’usine a fermé, et la route a été barrée par les islamistes. « Tout est devenu beaucoup plus cher. Et pour faire manger nos enfants, c’était compliqué. Une petite bouteille de lait qui coûtait avant 12 dinars (environ 7 euros), est passée à 23 dinars (14 euros). Un paquet de couches coûtait 7 dinars (environ 4 euros), et c’est passé à 25 dinars (15 euros)… »

Nourriture, eau, gaz, électricité,  tous les prix se sont envolés, et leur vie a changé. « Le travail ne servait plus à rien : soit on était payé la moitié, soit on n’était plus payé du tout. Pour une femme, sortir seule dans la rue était devenu impossible : on l’attrape, on l’enferme et on appelle son mari ou sa famille pour demander de l’argent… Tant que l’argent n’est pas versé, elle reste enfermée, et on la frappe, ou pire… Les Libyens regrettent Kadhafi, mais nous aussi ».

La traversée, l’unique chance de s’en sortir

Leur départ pour l’Europe n’était pas prévu, mais il s’est peu à peu imposé comme la seule échappatoire pour tenter d’échapper à cette misère. Elle pensait d’abord à leurs enfants. Bloqués à Derna, ville côtière de l’est du pays, ils ont d’abord attendu une semaine entière avant de pouvoir s’échapper et entamer un périple d’une semaine pour rejoindre Benghazi, à environ 300 kilomètres à l’ouest. « Il y avait des ‘’bouabas’’ [sortes de barrages de police] qui nous renvoyaient en arrière ». Une fois arrivés, ils ont passé quelques jours chez une « connaissance » avant de partir pour Tripoli, à plus de 1000 kilomètres de route. « Nous avons mis deux semaines ».

« On avait de la chance, on avait quelqu’un chez qui rester là-bas. On s’est renseigné et assez vite, des gens nous ont expliqué comment faire pour partir. On s’est lancé, même si on connaissait le danger ». Mariam sait que sa famille a échappé à la mort, mais elle ne regrette pas le choix qu’elle et son mari ont fait. « Même mon pire ennemi, je ne l’enverrais pas en Libye », lâche-t-elle avant qu’on la quitte.

 

Photo : Fabian Mondi / SOS MEDITERRANEE
(dans le but de préserver l’identité des personnes, la photo ne correspond pas aux protagonistes de l’histoire.)

 

* Le prénom a été changé pour préserver l’anonymat de la jeune femme.

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