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JOURNAL DE BORD

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le 20/04/2017

Ça fait du bien d’avoir ce bateau sur l’eau. Ce n’est pas que des mots, ce sont des actes

Mon nom est Anthony, j’ai 35 ans et je suis Corse. Je suis entré dans la Marine Nationale française quand j’avais 16 ans et j’y suis resté pendant 15 ans. Dans mon dernier travail, j’étais capitaine de mon propre bateau de secours dans le sud de la  France. Quand je ne suis pas sur un bateau, j’habite à Toulon. C’est la deuxième fois que je suis sur l’Aquarius en tant que conducteur du RHIB, car c’est ma spécialité.

Mon premier sauvetage avec l’Aquarius a été assez particulier, car il était hiver, il faisait très froid, c’était pendant la nuit et il pleuvait très fort. Nous avons croisé trois bateaux en bois en danger. Comme on peut l’imaginer, pas vraiment les meilleures conditions pour une première intervention. Il a fallu beaucoup de temps avant que tout le monde ne soit sauvé. Et la première chose qui m’a frappé c’était l’odeur. La puanteur. Quand tu montes sur l’Aquarius pour la première fois, tu peux avoir déjà une idée de ce qui t’attend. Tu peux penser “Oui, aucun souci pour moi”. Tu vérifies le bateau, l’équipage à bord, l’histoire du bateau, l’histoire de SOS MED. Tu as peut-être vu des photos des sauvetages, tu connais les règles du navire et ainsi de suite. Mais laisse-moi te dire, tu n’es pas prêt du tout.

Dans mon ancien métier, j’ai fait plusieurs sauvetages, mais ce n’était pas le même type d’intervention. Pas des sauvetages de masse. Avec l’Aquarius, on doit secourir 200, 500 personnes. Dans mon boulot précédent, j’avais peut-être 3, maximum 5 personnes en détresse. Sur l’Aquarius, si tu n’as que 100 personnes, tu es content.

Ainsi, mon premier souvenir était l’odeur. Parce que tu sens la peau, et la peau a une odeur. Et c’est très special. Et cette odeur restera dans ma tête et dans mon nez pour le reste de ma vie, je le sais. Bien sûr, par la suite on a eu plusieurs sauvetages, mais le premier demeure. Les autres pas. Mon premier cadavre demeure, mon premier sauvetage demeure. Je ne sais même pas dire comme bien de sauvetages j’ai fait avec l’Aquarius, peut-être 10, 11 ou 12. Je ne sais pas précisément. Grands sauvetages, petits sauvetages, mais après le premier c’est le même boulot. Tu vas avec le RHIB 2 vers le bateau en détresse, tu établis un contact, tu parles aux gens, tu fais en sorte qu’ils restent calmes. Tu peux avoir un Mass Casualty Plan dans le cas où il y a des gens déjà dans l’eau. Mais c’est plus ou moins le même boulot.

Pour moi, l’Aquarius est mon espoir. Parce que pour moi, ce n’est pas seulement une équipe, c’est une famille. Le Capitaine, Tanguy, et tous les autres. Revoir les mêmes visages c’est comme rentrer chez soi. Et quand ma rotation à bord se termine, je rentre chez moi et je défais mon bagage. Mais le lendemain, je le refais, parce que si SOS MED appelle, je suis prêt. C’est important pour moi d’avoir cette perspective. L’Aquarius. Mon contrat actuel se termine au mois de juin, mais au mois de septembre je suis de nouveau à bord. C’est une obligation pour moi. Ce n’est pas pour la paye, parce que nous ne sommes pas vraiment payés. Ce n’est pas pour le fun non plus, parce que croyez-moi ce n’est pas vraiment amusant. Je le fais parce que pour moi ça signifie que je peux être davantage. Je peux avoir plus d’expérience, pour les autres gens et pour moi-même. Et pour moi c’est très important d’avoir cette relation avec le navire.

D’une part, j’espère ne pas avoir à revenir parce que le search and rescue n’est plus nécessaire. Il n’y a plus de noyades, et la raison d’être de l’Aquarius n’y est plus. Ça serait parfait. Mais d’autre part, j’espère rester à bord le plus longtemps possible. Vraiment. J’espère encore 10 ans avec l’Aquarius. Bien sûr, ce n’est pas mon choix, mais celui de SOS Med. Mais pour moi je suis prêt.

Ma meilleure situation à bord a été à la fin d’un sauvetage. Je conduisais le RHIB 2, et il y a un homme qui monte sur le RHIB. Il parlait français, et il vient vers moi en disant « puis-je te demander une chose s’il te plait ? ». J’ai répondu « Bien sûr, c’est quoi ? ». Il demande « Ton nom s’il te plait ? ». Je réponds « Mon nom c’est Anthony. Pourquoi veux-tu le connaître ? ». Il dit « Ce n’est pas pour moi, c’est pour ma femme ». Je n’avais toujours pas compris. Puis sa femme arrive elle aussi sur le RHIB, et elle parle aussi français, et elle m’a expliqué « Je suis enceinte. Et tu es le premier visage que j’ai vu sur ce petit bateau qui est venu nous sauver. J’ai vu ton visage, j’ai vu ton sourire, et maintenant je suis sauve. Et je veux connaître ton nom parce que si mon enfant est un garçon, je l’appellerai Anthony. Si c’est une fille, son nom sera Antonia”.

Pour moi, c’est le meilleur souvenir de mon temps sur l’Aquarius. Parce que c’est plus que de dire merci. Il est important de remercier, mais je ne suis pas ici pour cela. Mais cette fois-là, c’était différent. Maintenant quand je pense que sur terre il a un petit Anthony ou une petite Antonia, lui ou elle est là parce que l’Aquarius est là. Ce n’est pas que moi, ni que le SAR team, mais tout le monde qui travaille ici. Pour moi c’est un Enfant-Aquarius. Si ce n’était pour l’Aquarius, l’enfant serait mort. Sa mère serait morte, son père serait mort. Et pour moi, ne fut-ce que pour cela, l’Aquarius est parfait. Parce que sauver une vie c’est déjà merveilleux. Mais l’Aquarius sauve peut-être 10.000 vies ou plus. C’est juste incroyable.

L’équipe, ces hommes et femmes sont simplement incroyables. En France, des chanteurs reçoivent la Légion d’Honneur pour les services rendus à la Nation. Je pense qu’il faudrait la donner à chacun dans l’équipe, parce que nous sauvons des vies. Ça fait du bien d’avoir ce bateau sur l’eau. Ce ne sont pas que des mots, ce sont des actes. Ça, c’est bien.

Crédits photos : Patrick Bar

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