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JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage en mer et des événements. Retrouvez ces chroniques en son, images et vidéos.

le 30/06/2017

Retrouvez l’intégralité des discours de Klaus Vogel et Sophie Beau prononcés le mardi 27 juin 2017 lors de la remise du Prix Unesco Houphouët-Boigny à SOS MEDITERRANEE

 

Klaus Vogel

Madame la Directrice générale, Madame la Secrétaire générale, Messieurs les Présidents et Ambassadeurs, Excellences, Monsieur le Président du Jury, Monsieur De Luca, chère Giusi, Mesdames et Messieurs.

Un bateau pneumatique perdu en Méditerranée quelque part entre les côtes libyennes et Lampedusa, c’est souvent plus de 120 personnes, femmes, hommes et enfants à la dérive au milieu de l’immensité de la mer, en pleine détresse, chacun avec son histoire de vie. Dans cette salle combien sommes-nous ? 400, 500 ? 1000 ? Ou plus encore ? Nous pourrions tous, pour une raison ou une autre, être à leur place. Nous serions alors tous ici sur 3, 5, ou plus de 10 bateaux pneumatiques.

Imaginons 1000 personnes ! C’est le nombre de personnes en détresse que l’AQUARIUS, le grand navire de sauvetage de SOS MEDITERRANEE, a secouru en un seul jour il y a quatre semaines, le 23 mai pendant que les dirigeants des 7 pays les plus puissants du monde se réunissaient à Taormina en Sicile. Depuis fin février 2016, l’Aquarius a sauvé de la noyade près de 20.000 personnes. 20.000 !! combien de fois de plus que nous tous ici réunis dans cette salle ?

Eux, c’est nous…. sur les bateaux ; hier, aujourd’hui, et malheureusement, demain encore.

Nous remercions aujourd’hui l’UNESCO pour l’honorable Prix Felix Houphouët Boigny, le Prix pour la recherche de la Paix, qui reconnait le travail considérable de nos équipes à bord de l’AQUARIUS et à terre.

Plus de 200 citoyens européens se sont engagés et ont contribué à construire cette association européenne civile, indépendante, de sauvetage en mer Méditerranée, SOS MEDITERRANEE. A travers elle, cet engagement citoyen exceptionnel se transforme en opérations de sauvetage.

Nous souhaitons féliciter toutes nos équipes à bord de l’AQUARIUS et à terre, dont plusieurs membres sont ici présents dans la salle, pour leur extraordinaire engagement. (…)

C’est grâce à cette formidable mobilisation collective que notre projet a pu devenir réalité.

Nous souhaitons remercier nos partenaires, Médecins du Monde pour leur engagement au départ, et Médecins Sans Frontières depuis mai 2016 jusqu’à aujourd’hui, qui ont continuellement travaillé à nos côtés pour assurer la protection médicale et redonner de la dignité humaine à toutes les personnes secourues à bord de l’AQUARIUS.

Enfin, c’est un grand honneur de partager ce prix avec Giusi Nicolini qui a fait un immense travail pour alerter les citoyens européens sur la tragédie en mer Méditerranée centrale et qui a toujours montré à Lampedusa le plus grand respect envers les personnes secourues, malgré les difficultés et la lourdeur de la tâche.

Giusi, c’était avec vous que nous étions assis, il y a 2 ans et 3 mois en mars 2015 dans votre petit bureau, avec Karin mon épouse, et quelques autres personnes. Je vous ai expliqué avec mon peu d’italien, notre idée d’avoir un grand bateau de sauvetage. C’était juste une idée, rien de plus. Un espoir après le choc et la dévastation à la fin de l’opération Mare Nostrum.

Je vous ai expliqué notre projet et vous avez dit :

Siete pazzi ! – Vous êtes fous !

Ma sono con voi ! – Mais je suis avec vous !

Aujourd’hui nous sommes de nouveau avec vous.

Siamo pazzi, tutti noi. Grazie per il tuo - e grazie per il vostro sostegno.

Merci pour votre incroyable soutien.

Mesdames et Messieurs, SOS MEDITERRANEE avec l’AQUARIUS n’est pas un miracle. L’AQUARIUS est un exemple, une parenthèse d’humanité. La preuve concrète de ce que nous, citoyens, pouvons réaliser, lorsque notre horizon de pensée s’ouvre et notre empathie nous emporte. Notre but est que la Méditerranée devienne une mer humaine et civile. Qu’elle ne soit plus blessée, violée, dégradée par une frontière brutale et meurtrière. Qu’un jour, bientôt, plus aucun migrant ne se noie en Méditerranée.

Parce que eux, c’est nous, nos frères et nos sœurs, sur les bateaux.

 

Suite du discours – Sophie Beau

Merci Klaus. Mesdames et Messieurs, la responsabilité de SOS MEDITERRANEE aujourd’hui est à la mesure de l’honneur que vous nous faites en nous attribuant le Prix Houphouët-Boigny pour la recherche de la Paix.

Nous dédions ce Prix à la mémoire des milliers de victimes des traversées mortelles de la Méditerranée. Ces milliers de personnes comptabilisées et toutes les autres, disparues en mer sans témoin, sans laisser de trace.
Ce Prix et leur mémoire, nous obligent : nous devons partager avec vous ce que nous ont appris les naufragés accueillis depuis 16 mois par nos équipes sur l’AQUARIUS. Tous les témoignages de ces rescapés concordent : quelles que soient les raisons premières de leur exil, ils embarquent sur ces canots de fortune pour fuir une situation de violence absolue et l’absence totale de protection en Libye, un pays aujourd’hui en proie au chaos.

Nous pensions que ces femmes, ces hommes et ces enfants nous parleraient des terribles traumatismes de la traversée, des conditions inimaginables dans lesquelles ils s’embarquent. Mais ce qu’ils évoquent avant tout, c’est ce qu’ils appellent « l’enfer libyen » : séquestrations, viols, extorsion de rançons sous la torture, maltraitances et humiliations, travaux forcés, marchés d’esclaves… Les migrants sont en proie à un trafic humain à grande échelle qui fait ressurgir du passé l’ombre de la traite négrière ; la négation de l’humanité.

Nous ne devons pas détourner les yeux, nous ne devons pas nous y résigner !

Mesdames et Messieurs, nous sommes une toute jeune association mais l’action de SOS MEDITERRANEE a démontré que des citoyens sont prêts à agir face à l’inacceptable – 98% de nos ressources proviennent de dons privés !

Aujourd’hui, la présence pour la remise de ce Prix, de chefs d’Etat, de représentants des Nations Unies et de nombreuses personnalités est pour nous un très grand espoir : l’espoir de la prise de conscience et de la responsabilité partagée. Ce que les citoyens peuvent accomplir est, bien plus encore, à la portée des Etats.

Le premier devoir qui nous incombe à tous - et nous n’avons pas le choix - c’est de tendre la main à ceux qui se noient. L’urgence absolue est de déployer des moyens de sauvetage dignes de ce nom et à la mesure de la tragédie. Car nous pouvons éviter ces milliers de morts annoncées. L’opération Mare Nostrum, menée par l’Italie de façon admirable pendant un an et torpillée par l’Union Européenne, avait montré la voie.

Les Etats européens et méditerranéens ne peuvent laisser la charge du sauvetage à des ONG comme la nôtre ou aux navires se trouvant incidemment dans la zone de détresse ; ils ne peuvent non plus sous-traiter leurs responsabilités auprès de groupes armés non identifiés - ceux qui se présentent aujourd’hui dans les eaux internationales comme des « garde-côtes libyens », qui menacent les personnes en détresse, et les ramènent de force dans le circuit des violences libyennes.

C’est une véritable flotte de sauvetage européenne qu’il faut mettre en place, dans le respect absolu des conventions maritimes et du droit international.

Notre deuxième responsabilité partagée est de protéger ces personnes en fuite. Il est indécent, cynique, et contraire au droit de renvoyer ces exilés vers la Libye, terre de leur persécution. Et il est du devoir de nos Etats d’accorder une protection aux personnes dont la vie est en danger.

Nous appelons de nos vœux des politiques audacieuses sur les questions migratoires et l’accueil des réfugiés. Quelle que soit l’ampleur de la tâche, il est urgent que nos Etats européens se mettent au travail avec leurs partenaires du sud, de manière digne et responsable, respectueuse de la vie humaine. De cette intelligence collective dépend notre avenir à tous !

Mesdames et messieurs, j’aimerais enfin souligner l’importance cruciale que revêt à nos yeux l’attribution de ce Prix à SOS MEDITERRANEE, comme un signe de reconnaissance de son travail, de son éthique et son professionnalisme. Les ONG engagées dans le sauvetage en Méditerranée centrale ont été victimes ces derniers mois, notamment en Italie, d’attaques insidieuses visant à les discréditer. Sans aucun fondement, ces polémiques sont le fruit de l’instrumentalisation politique des questions migratoires. J’en appelle à chacun d’entre vous pour aborder ces questions avec responsabilité, pour condamner et faire cesser cette criminalisation odieuse des sauveteurs en Méditerranée.

Au nom de toutes les équipes de SOS MEDITERRANEE, je vous remercie de votre confiance et pour cet immense honneur que constitue la remise du Prix Houphouët-Boigny. Cette distinction nous encourage à poursuivre notre mission vitale : sauver, protéger et témoigner, tant que cela sera nécessaire, jusqu’à ce que la Méditerranée redevienne un espace d’échange et de paix.

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