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JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage en mer et des événements. Retrouvez ces chroniques en son, images et vidéos.

le 23/01/2017

Et si l’un des vôtres avait été sur ce canot?

Fleur Le Derff a 26 ans, originaire du Finistère, elle est lieutenant sur les ferries trans-manche. Fleur a rejoint SOS MEDITERRANEE après avoir lu le témoignage d’un des sauveteurs des précédentes missions. Motivée par la volonté d'en apprendre plus sur la gestion de crise, de découvrir le fonctionnement de SOS MEDITERRANEE, l'organisation à bord, mais aussi se mettre à l'épreuve personnellement et d’aller à la rencontre des migrants et réfugiés en allant à la source de cette tragédie, Fleur a embarqué à bord de l’Aquarius début janvier. Voici ses impressions, après les premiers sauvetages en Méditerranée.   

« Qu’est-ce qu’un sauvetage ? Ou plutôt une « rescue », parce qu’ici nous sommes trop d’ailleurs pour parler une autre langue que l’anglais.

C’est un point sur l’horizon, une éraflure sur le radar, c’est le message qui vous dit de vous préparer, la tension qui s’installe dans votre ventre, dans vos bras devenus lourds, dans vos jambes qui soudain se rappellent à elles-mêmes. Les vêtements que vous enfilez vous rendent plus gourds encore, plus officiels aussi puisque vous êtes rouge, noir, jaune, visible et similaire aux autres.

Vous arrivez sur le pont, échangez quelques sourires coincés avec les autres. Il est indécent de trop montrer l’adrénaline, mais elle vous tient néanmoins, vous assure pour cette seconde que vous êtes vivant et qu’enfin, vous comptez. Avec vos collègues vous préparez le matériel, les RHIBs, les gilets, le pont, les kits de bienvenue contenant couvertures, survêtements, ration de survie et une bouteille d’eau. Voilà, on commence à l’apercevoir : une chose ronde et grise ou bleue ou noir… La couleur importe car ceux qui étaient là avant on fait des rapprochements entre les couleurs et les qualités de pneumatiques. Les bleus sont les pires et celui-ci est bleu. Cela signifie que son plancher est fragile, peut-être a-t-il déjà cédé, écrasant au passage quelques personnes. Cela présage des morts. Vous n’avez encore jamais vu de morts. Vous savez que la mort existe mais jusque-là elle était loin de vous, près de parents éloignés ou bien cachée derrière votre écran de télévision. Vous vous demandez ce que cela fait de se retrouver face à un mort, un vrai. Vous êtes morbide, mais c’est dans votre tête, alors ça n’est pas grave, ça ne compte pas, et puis tout le monde est morbide, alors pourquoi pas vous ?

Vous montez dans le RHIB, vous vous éloignez du navire pour vous approcher des autres. Ils sont si nombreux, des centaines de vies sur quelques mètres carrés précaires. Ils tendent les mains, puis l’oreille quand Max, le coordinateur des secours, parle. Il a une voix qui dit que tout va bien, qu’il y a une chance pour vous, mais qu’il faut rester sage. Derrière lui vous les regardez le regarder. Ils veulent tellement bien faire, l’autre va les sauver, il vient de le dire, alors faites que les autres se comportent comme il le demande! Certains se lèvent, crient pour que les autres se taisent, ajoutant au chaos. Alors Max indique à Ralph, le pilote, d’écarter le RHIB, tout redevient calme, car alors ils comprennent que l’on pourrait partir, les laisser là, qu’il vaut mieux se taire encore. La distribution des gilets commence. C’est votre job : ouvrir les sacs et les donner à Max qui les leur donne sans les jeter car alors ils se jetteraient dessus et le calme relatif s’évanouirait.

Tout va bien, ils écoutent, prennent les gilets et les passent aux autres. Max parle à nouveau, leur explique la suite des évènements. Il parle pour parler aussi, très poli, il pourrait être dans un salon confortable, mais il est sur un RHIB devant une grappe humaine toute prête à redevenir animale. Il faut les garder ainsi, dans cet état de patience improbable.

Commence le transfert. Max et Tanguy, en extirpent dix-huit de la nasse. C’est à vous de les placer sur le RHIB. Quand c’est fait vous rejoignez l’Aquarius. Dans ce que vous laissez derrière vous rien n’a changé : là-bas ils sont toujours aussi serrés les uns contre les autres.

Puis ça recommence, vous les rejoignez, les rassurez encore. Pour vous tout va bien. Rien dans votre cœur, rien dans votre tête. Vous êtes fier de votre solidité, de votre constance. En cet instant vous pourriez être tout à fait ailleurs, dans un salon aussi, à faire l’intéressant, vous seriez le même. Jusqu’à ce que votre regard tombe sur l’un d’eux. Ça aurait pu être n’importe quoi, c’est une barbe de quelques jours. Ces poils blancs sur un visage bronzé et soudain ce n’est plus un anonyme perdu au milieu d’autres, c’est votre père en vacances. Cette barbe c’est celle qu’il laisse pousser quand il n’a plus besoin de paraître professionnel, cette peau et son bronzage c’est toute la beauté de la Bretagne au mois d’août.

C’est à ce moment que vous commencez à tomber, pour vous rattraper vous serrez les dents sur l’intérieur de votre joue, il n’est pas question de faillir, pas maintenant, pas pour ça. Vous savez que c’est impossible, parfaitement impossible, ce n’est pas lui ! et il faut revenir, vous entendez REVENIR ! Alors une respiration, une deuxième et la Bretagne s’efface, et l’idée terrifiante que cela aurait pu être l’un des vôtres dans ce bateau fait pour haïr la mer s’en va elle aussi.

Vous êtes de nouveau concentré, ça n’a duré qu’un espace de seconde. Les transferts s’enchaînent, voilà que le pneumatique est vide, vous avez un regard pour l’eau saumâtre, les chaussures qui flottent, les bouteilles d’eau vides, vous ne savez pas quoi penser. Le RHIB regagne l’Aquarius, c’est fini pour ce sauvetage. Ils sont tous sains et saufs, c’est que tout s’est bien passé. Quand l’image revient vous vous mettez à parler pour ne rien dire. Ce sera la seule chose que vous retiendrez de ce sauvetage : les poils blancs sur la peau bronzée, et le gouffre dans votre être quand l’un des vôtres prend leur place. »

Par Fleur Le Derff, SOS SAR Team

Crédits photos : Anthony Jean

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