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JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage en mer et des événements. Retrouvez ces chroniques en son, images et vidéos.

le 20/09/2017

Doit-on justifier la nécessité du sauvetage en mer Méditerranée ?

Il y a dix-huit mois, SOS MEDITERRANEE expliquait au lancement de ses opérations en mer, pourquoi l’Aquarius partait en Méditerranée sauver des vies humaines en péril. Mûe par un principe de responsabilité légale et morale, notre organisation civile européenne affrétait un navire alors que l’Union européenne, elle, mettait fin à l’opération de sauvetage italienne Mare Nostrum.

Depuis cet été, après chaque escale de l’Aquarius, il devient nécessaire de justifier la poursuite de notre mission de sauvetage. Justifier d’une évidence, pourtant admise par tous, promoteurs et détracteurs des ONG : la nécessité de secourir les personnes qui se noient aux portes de l’Europe. Cet été, les humanitaires ont été harcelés de questions et leur engagement remis en question. Par des glissements sémantiques loin d’être anodins, la crise humanitaire est devenue une crise socio-économique ou « crise migratoire », alors même que la route de Méditerranée centrale reste la plus meurtrière au monde. L’impératif humanitaire qui fonde notre action semblant parfois en passe d’être tout simplement remis en question.

« Alors, les arrivées reprennent, l’Aquarius repart en mer ? »

A vrai dire, depuis fin février 2016 et son premier départ vers la zone de sauvetage au large de la Libye, l’Aquarius de SOS MEDITERRANEE n’a jamais interrompu ni suspendu sa mission. Juste quinze jours d’escale technique réglementaire en cale sèche au mois de juin, à Malte.

Et à vrai dire, les traversées en Méditerranée Centrale n’ont jamais cessé. Elles sont par essence imprévisibles et c’est bien ce qui justifie l’indispensable présence des bateaux des ONG, « sentinelles » humanitaires, au large des côtes libyennes. Qu’il y ait 2000 personnes à bord de vingt bateaux pneumatiques à secourir en une journée ou 7 personnes à bord d’un canot en bois vétuste qui menace de chavirer à 40 miles des côtes, l’exigence est la même : secourir et protéger des vies humaines en détresse en pleine mer, puis accompagner les personnes secourues dans un « port sûr », conformément aux règlementations maritimes et internationales.

« Mais combien avez-vous passé de journées sans sauvetage cet été ? »

A vrai dire, une journée sans sauvetage est une journée de veille active, une part essentielle de notre mission, et c’est aussi une journée de travail pour les sauveteurs. Nous ne comptons pas les jours sans sauvetages, mais nous tenons en revanche les comptes du nombre de personnes secourues en mer par l’Aquarius.

Le tableau est éloquent : entre juin et août 2017, 3.596 personnes ont été secourues par l’Aquarius sur 25 opérations distinctes, quasiment autant qu’en 2016 sur cette même période (3.746 personnes sur 25 embarcations secourues), même si l’activité de sauvetage a été moins intense qu’au printemps 2017. En 2016, une baisse des traversées avait aussi été observée en août puis en septembre, sans véritable autre explication possible que celle des conditions météorologiques défavorables, ou de la situation à terre en Libye, pays sans structures étatiques dignes de ce nom et en proie à des affrontements réguliers entre milices armées

Depuis le janvier 2017, 11.802 personnes ont été sauvées par l’Aquarius, ce qui ne représente que 9% de toutes celles secourues en Méditerranée centrale.

Et depuis le début de la mission en février 2016, 23.063 hommes, femmes et enfants ont été accueillis à bord de l’Aquarius, dont 16.414 directement secourus par les équipes de SOS MEDITERRANEE.

« Mais maintenant tout a changé avec le Code de Conduite et la déclaration de la zone de sauvetage libyenne ? »

Le contexte certes a évolué, les conditions d’intervention sont plus délicates, mais rien n’a changé dans la mission fondamentale de sauver des vies en mer. La déclaration unilatérale mi-août par le service de presse de la marine libyenne de la création d’une SRR, zone de recherche et sauvetage, n’a pas conduit de facto a la création de cette zone sous autorité et responsabilité des garde-côtes libyens. Cette requête libyenne doit encore être motivée et approuvée par l’Organisation Maritime Internationale, dépositaire des conventions sur le sauvetage en mer, qui elle-même ne pourra officialiser qu’au terme d’un long processus de vérifications, la zone SRR libyenne. 

Il reste un obstacle fondamental à la délégation de la responsabilité du sauvetage en mer aux gardes côtes libyens : la convention SOLAS[1] indique que les personnes doivent être accompagnées dans un « port sûr », où leurs droits seront garantis. Or la Libye n’est pas signataire de la convention de Genève sur la protection des droits des réfugiés et des demandeurs d’asile. Ce pays est décrit comme un « enfer » par les migrants eux-mêmes, lorsqu’ils arrivent à bord de l’Aquarius, mais aussi par les journalistes et haut-responsables d’ONG comme Joanne Liu, présidente internationale de Médecins Sans Frontières, qui s’est rendue dans des camps de détention libyens, qu’elle a décrits comme « des lieux de maltraitance », un « système criminel » dont l’Europe serait complice.

« Oui, mais comment expliquez-vous la baisse des morts en mer cet été ? »

A vrai dire, les chiffres diffusés par l’Organisation Internationale des Migrations le 29 août dernier faisaient état d’une baisse du nombre de morts au cours des 20 derniers jours. Mais à bord de l’Aquarius, la perception est différente. Le 1er août, les sauveteurs de SOS MEDITERRANEE ont recueilli huit corps au fond d’un canot. Ils ont dû les hisser à bord, les aligner sur le pont avant de l’Aquarius dans des « body bags » de plastique blanc et sous des couvertures humides. Selon les récits des rescapés de ce naufrage, transférés sur un autre bateau d’ONG, d’autres personnes seraient tombées à l’eau et se seraient noyées avant que le canot n’ait été secouru par un navire de la marine marchande. Ces morts ont-ils été comptabilisés ? Ont-ils été pris en compte dans ces statistiques qui sembleraient montrer une baisse de la mortalité en Méditerranée ?

Enfin, combien de personnes meurent dans les centres de détention en Libye après avoir tenté de fuir en traversant la mer et avoir été refoulées par les garde-côtes Libyens – des garde- côtes entraînés et financés par l’Union Européenne - ou par des milices liées à des réseaux de trafiquants d’êtres humains ? L’urgence humanitaire est toujours là, en mer Méditerranée et à terre en Libye. Après un sauvetage le 14 septembre, un jeune homme originaire d’Afrique de l’Ouest, a imploré une volontaire de SOS MEDITERRANEE : « Dépêchez-vous de raconter notre histoire. Les migrants africains en Libye ont besoin de votre aide, vous les Européens. Vous êtes en Europe, vous êtes libres, il faut faire vite !»

« Oui, mais vous les ONG, quelles solutions proposez-vous ? »

A vrai dire, depuis le début de sa mission, SOS MEDITERRANEE, comme les autres ONG opérant en Méditerranée, interpelle les dirigeants européens et responsables internationaux sur l’urgence d’une prise en compte de la crise humanitaire qui se déroule en Méditerranée. SOS MEDITERRANEE plaide depuis plus de 18 mois pour le déploiement d’un dispositif institutionnel de sauvetage de masse en Méditerranée Centrale.

« Nous, les sauveteurs, nous ne prétendons pas être la solution à cette crise, mais nous faisons quelque chose pour essayer de limiter le nombre de victimes de cette crise » expliquait Max Avis, l’adjoint au coordinateur des secours, en février dernier. En ce début d’automne, force est de constater que la crise humanitaire persiste, voire qu’elle s’aggrave : les témoignages des survivants de « l’enfer libyen » recueillis à bord de l’Aquarius sont toujours plus terrifiants et les ONG ont été entravées dans leur mission humanitaire en mer.

Et à vrai dire, le 27 juin dernier, au siège de l’UNESCO à Paris, SOS MEDITERRANEE appelait déjà les responsables politiques à des « politiques audacieuses sur les questions migratoires et l’accueil des réfugiés ». « Quelle que soit l’ampleur de la tâche, il est urgent que nos Etats européens se mettent au travail avec leurs partenaires du sud, de manière digne et responsable, respectueuse de la vie humaine. De cette intelligence collective dépend notre avenir à tous ! » avait martelé Sophie Beau, depuis le pupitre du siège de cette institution des Nations Unies, qui venait de remettre à SOS MEDITERRANEE le prix Houphouët Boigny pour la recherche de la Paix.

Appel resté lettre morte. En ce début d’automne, les ONG en Méditerranée se retrouvent réduites à devoir défendre un espace d’action humanitaire neutre et sûr, et à devoir justifier l’évidence de la nécessité du sauvetage en mer.


[1] Safety Of Life At Sea

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