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JOURNAL DE BORD

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le 05/01/2018

Farid, 23 ans, étudiant : "La Libye c'est encore pire que la Syrie"

Un jeune syrien de 23 ans a été secouru le 10 décembre dernier par un pétrolier en pleine mer Méditerranée alors qu’il quittait la Libye avec 21 personnes. Parti de Syrie pour fuir la guerre civile, il va se retrouver loin de sa famille dans l’enfer libyen pendant plusieurs mois. Transféré à bord de l’Aquarius, il a confié à nos équipes son périple, depuis son village au nord de la Syrie jusqu’aux plages de Zuwarah en Libye.

 

Emmitouflé dans sa couverture de survie, Farid¹ vient de saisir une tasse et un morceau de pain. Il s’assoit sur un banc et entame son récit, reprenant une à une les étapes de ce voyage interminable qui l’a conduit jusqu’à ce bateau orange à bord duquel il se trouve « enfin en sécurité ».

Farid explique qu’il est d’origine Druze, et que depuis longtemps, un conflit opposait différentes ethnies dans son village. « Ce conflit n’était pas d’origine religieuse car les religions prônent la paix », tient-il à préciser. « Ces personnes étaient juste incapables d’établir un dialogue pacifique entre elles ». Pour tenter de comprendre la dynamique de ce conflit qui durait depuis plusieurs générations, Farid décide alors d’entamer des études de sociologie.

 

« Un jour les soldats d’Assad m’ont arrêté et forcé à rejoindre les rangs de l’armé » 

 

Chaque jour, Farid se rend à pied à l’université, jusqu’au jour où éclatent les protestations contre le Président Bashar Al Assad qui dégénèrent peu à peu en guerre civile. « Les combats entre les forces d’Assad et les insurgés faisaient tous les jours des victimes parmi les habitants de mon village. Un jour les soldats d’Assad m’ont arrêté et forcé à rejoindre les rangs de l’armé du régime » raconte-t-il. « Pour moi, ils étaient des terroristes. J’ai du mal à mettre des mots sur ce qui m’est arrivé ce jour-là. Les soldats me poussèrent et se mirent à me brutaliser dans la rue. Il m’était impossible d’être un soldat comme eux, de tuer des gens, tuer mes concitoyens ». Par chance, ce jour-là, une vieille femme s’interposa et supplia les soldats armés d’épargner Farid et un autre jeune homme, en prétendant que l’un était son fils et l’autre son voisin. « Les soldats se sont calmés et nous ont laissés partir, cette inconnue m’a sauvé la vie ! ».  De retour chez lui, il raconta à sa mère et à ses frères ce qui lui était arrivé et prit la décision de fuir la Syrie en pleine guerre avant qu’il ne soit trop tard. « Alors, un missile percuta un bâtiment proche. Il aurait pu nous tuer ».

Farid entre alors en contact avec un groupe qui faisait passer des Syriens vers le Soudan, via la Jordanie. Le jour suivant, avec un ami du même village avec qui il fera tout le voyage, il monte dans la voiture des passeurs et après des heures de route ils arrivent à la frontière jordanienne. « C’était un crève-cœur pour moi de quitter la Syrie, tout cela était si loin de mon ancienne vie ». De l’autre côté de la frontière, en Jordanie, des bus et des camions attendent pour emmener les familles en fuite vers des lieux prétendument plus sûrs. Cinq jours plus tard, ils arrivent à Zaatari, un camp de réfugiés de 85 000 personnes. « C’est actuellement la quatrième ville de Jordanie. De nombreux demandeurs d’asile y passent des années, dans l’attente que le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) les enregistre et lance le long processus de relocalisation dans un autre pays » poursuit-il.

 

D’un camp jordanien à un camp libyen

 

Farid s’en remet encore à des passeurs qui le font sortir du camp pour 1 200 dollars. « En Jordanie, avec mon ami, nous avons obtenu des visas pour le Soudan, à un prix exorbitant. C’était la première fois que j’allais prendre l’avion. Nous avons passé dix jours au Soudan, puis en avril 2017, j’ai obtenu un visa pour Tripoli en Libye.

A l’aéroport, il y avait plein d’enfants et d’adolescents armés, en uniforme. Ils nous ont arrêtés et emmenés directement en prison. Ils nous ont accusés de faire du trafic d’êtres humains et nous ont pris tout notre argent, nos papiers et nos vêtements. Puis ils nous ont battu. Ils nous ont dit d’appeler nos parents pour leur demander de l’argent contre notre libération. « Nous n’avons pas de parents, avons-nous protesté, libérez-nous ! » Nous avons dépensé tout notre argent pour obtenir notre libération. A la sortie de prison, nous n’avions plus un sou. Je me suis donc mis donc à la recherche d’un travail. Chaque fois que je me trouvais un petit boulot dans le bâtiment par exemple, mon patron libyen retenait ma paye et me donnait en échange de quoi manger, juste de quoi tenir debout et avoir la force de travailler pour lui un jour de plus. Au bout de deux mois, je n’en pouvais plus de cette vie. C’est là que mon patron libyen m’a dit que j’étais un bon à rien et il m’a mis à la porte, brutalement. Le lendemain j’étais à Zuwarah ».

 

Le retour impossible

 

Farid explique comment à Zuwarah, il a trouvé un travail, payé à la semaine, juste pour un mois, le temps d’organiser la fuite de la Libye. « Il fallait quitter ce pays où je n’avais pas ma place. Comme moi, tous les Syriens y sont maltraités. Très souvent des Libyens nous fonçaient dessus délibérément avec leur voiture simplement parce que nous étions Syriens. À tout moment on nous fouillait devant tout le monde. On nous tabassait parce que nous n’avions aucun objet de valeur sur nous. Quelques semaines plus tard j’ai été capturé et enfermé dans un hammam pendant 84 jours par des milices libyennes. Parfois ils me donnaient un peu d’eau et un petit biscuit. Une nuit, alors que nous tentions de dormir, des hommes armés nous ont attaqués. Dix personnes ont été tuées sous mes yeux, dans l’indifférence générale. Tout compte fait, la Libye, c’était pire que la Syrie ». A bout, Farid est alors déterminé à rentrer chez lui. Mais pour le voyage de retour il fallait aussi payer. « Un soir, alors que j’avais pratiquement réuni la somme nécessaire pour mon voyage de retour, la police est venue me chercher dans l’abri de fortune où je dormais. Ils m’ont fouillé et m’ont demandé d’où provenait l’argent que je cachais. Ils m’ont tout pris et m’ont enfermé. Je n’avais donc plus aucune issue pour sortir de ce pays ».

Deux mois plus tard, il décide d’entreprendre la traversée de la Méditerranée. Il paye 2 700 dinars à un Libyen et embarque avec 21 autres personnes sur une plage de Zuwarah, à bord d’un canot jeté vers le large. Secouru par un pétrolier, il est ensuite transbordé sur l’Aquarius de SOS MEDITERRANEE. Alors que les côtes siciliennes apparaissent à l’horizon, Farid n’a qu’un seul souhait pour l’avenir : « je souhaite être en sécurité, je ne sais pas encore où, et poursuivre mes études ».

 

Propos recueillis par Hassan, membre de l’équipe SAR

Photo : Fabian Mondl

¹ Le prénom du jeune homme a été modifié pour préserver son anonymat.

 

 

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