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JOURNAL DE BORD

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le 19/10/2016

« Notre visa pour l’Europe, c’est la souffrance »

Allongé par terre sur une couverture sur le pont arrière de l’Aquarius Yannick, 21 ans, camerounais, reprend peu à peu ses esprits. Moins de 24h après le sauvetage de l’embarcation sur laquelle il se trouvait, le jeune homme avoue être encore sous le choc. Il s’en excuse presque. « Vous savez, les libyens dégainent leurs armes comme vous vous dégainez votre iphone ! Ce sont vraiment des gens très très méchants. Quand j’y repense j’ai envie de pleurer ».

Si tout ce qu’il a vécu est encore imprimé dans son esprit, Yannick ne sait pas exactement d’où sont partis les quatre zodiacs dont deux été secourus dimanche par SOS MEDITERRANEE et deux autres les équipes de Médecins Sans Frontières à bord du Dignity I. « Ce que je sais c’est que nous sommes entrés dans les bateaux à 23h ». Il savait, avant d’embarquer, comment tout allait se dérouler. Le jeune homme n’avait en revanche jamais vu la mer. « Je suis encore traumatisé ! Je n’avais pas réalisé que j’allais voir l’eau comme ça. Et puis quand j’ai vu les vagues… ». Le jeune homme ouvre grand les yeux, encore terrifié. « A ce moment là si j’avais pu, j’aurais fait demi tour. J’ai voyagé avec la main sur les yeux, pour ne pas voir ! Quand les sauveteurs se sont approchés, j’étais très content. Car si on restait seuls, on était morts ». Il reprend son souffle et soupire. « C’est enfin terminé… ».

Les rescapés secourus dimanche par SOS MEDITERRANEE sont tous arrivés sur l’Aquarius, les pieds nus, sans téléphone, les poches vides. « Avant de partir tu dois tout laisser. Tu n’entres pas dans l’eau avec des objets en fer, pas de trucs rouges non plus, pas de téléphone. Ils disent qu’on ne peut pas mettre des trucs rouges parce qu’il y a des requins qui pourraient croire que c’est du sang. On laisse tout, les carte sim, les clés USB… si tu as tu donnes. Moi j’ai compris bien après que c’est parce qu’ils se disent que les gens filment l’aventure, tout ça. Et du coup ils enlèvent tout, les cartes mémoire, les boussoles, tout. Parce qu’ils ont peur qu’on filme. Mais moi j’ai tout sauvegardé dans ma tête ».

« En Libye, on ne sait jamais exactement où on est, on ne sait rien, parce que chaque ville qu’on traverse, on est dans un camion, on te couvre la tête, tu ne sais pas où tu te trouves » détaille-t-il. « Je suis arrivé à Tripoli dans la malle arrière d’une voiture, dans un coffre. Ils mettent deux ou trois personnes dans le coffre, pour qu’elles ne voient rien. Les trafiquants savent que nous allons être interrogés plus tard ».

Après Tripoli, le jeune homme a été enfermé dans un entrepôt, avant d’être poussé, un mois plus tard, dans un des bateaux pneumatiques en pleine nuit. « Dans ce hangar on était, peut-être trois cent personnes, peut-être plus, serrés… collés, collés, collés. Vous voyez mon corps, il est plein de marques, parce qu’il y a des puces, un peu comme sur les chiens. Là bas, on n’a pas de couvertures, il n’y a que deux toilettes. On dort sur des nattes très sales, on dort dehors, on vole des dattes dans la nuit pour manger. Et surtout on ne nous donne pas de l’eau normale, on boit de l’eau salée, de l’eau de mer. On mange comme des chiens. Parfois on nous sert un plat pour 8 ou 10 personnes et doit manger avec les mains… On a de la chance de ne pas avoir le choléra. On mange des macaronis, des spaghetti, juste ça. On a très mal vécu là bas, c’est terrible ».

« Ces gens, ce sont des bandits et ils nous traitent comme des animaux, comme des nègres. Ils vivent en trafiquant des êtres humains. Ils nous insultent, quand tu comprends l’arabe, tu comprends qu’ils nous traitent d’ânes et pire encore. Pourtant ils sont africains comme nous ! Mais ils nous fouettent. Avec les tuyaux à gaz. J’ai connu ça, on m’a fouetté, tabassé beaucoup de fois. On nous fait très mal, ils ont même fouetté des personnes âgées ici… mais c’est comme s’il fouettait son papa ! Je me demande comment quelqu’un peut avoir ce genre de cœur…».

Comme tous les autres rescapés des sauvetages opérés dimanche par l’Aquarius, si Yannick est tombé entre les mains des trafiquants d’êtres humains, c’est faute d’avoir eu d’autre choix pour rejoindre l’Europe. « Si j’avais eu un visa, je serais allé en Europe et je serais rentré ensuite au pays pour voir ma famille » explique-t-il. « Ce qui nous fait prendre la route c’est que le visa est très difficile à obtenir. Si tu n’es pas le fils d’une personnalité, on ne te le donnera jamais. Même pas pour étudier. Nous, notre visa c’est la souffrance ».

Par Mathilde Auvillain

Crédits photos : Andrea Kunkl

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