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JOURNAL DE BORD

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le 18/04/2017

Nous les Africains en Libye, vendus et revendus comme de la drogue

Quelques heures après avoir été secouru à bord d’un canot pneumatique en pleine mer fin mars, Abu, un jeune ivoirien, livrait son histoire à Sebastian Frowein, volontaire de SOS MEDITERRANEE à bord de l’Aquarius. Voici le récit détaillé, à la première personne, de son voyage à travers le Sahara et du piège qui s’est refermé sur lui en Libye.

Cela faisait exactement un an et trois jours que je l’avais vue pour la dernière fois. Ce soir là, ma mère pleurait au bout du fil. « Abu, je t’en prie, reviens. Ne monte pas sur ce bateau ». J’essayais de lui expliquer qu’il était impossible de revenir en arrière. Même si j’avais réussi d’une manière ou d’une autre à réunir la somme nécessaire pour traverser le désert en sens inverse, j’aurais couru le risque d’être de nouveau kidnappé et revendu à un autre réseau de trafiquants libyens. « La seule façon de sortir d’ici, c’est par la mer » lui ai-je dit, avant de raccrocher et de monter à bord d’un canot pneumatique, avec 120 autres personnes. Ce soir là, j’ai quitté définitivement la Libye. 

Mon père est gambien et ma mère ivoirienne. Ils se sont rencontrés à Abidjan. C’est là que je suis né en 1992. Peu après ma naissance, mon père m’a emmené vivre avec sa famille en Gambie. Ma mère et ma plus jeune sœur sont restées à Abidjan. Un an après la mort de mon père, je venais juste de terminer le lycée, j’ai décidé d’aller retrouver ma mère en Cote d’Ivoire. Je ne l’avais pas vue depuis 15 ans.

J’ai toujours voulu être un bon citoyen, utile à la société. J’ai dû hériter ça de mon père, qui était imam. Il m’a toujours encouragé à rejoindre la Croix Rouge gambienne quand j’étais adolescent. « Aider les autres est source de bonheur», me disait-il. Mais quand il est mort et que je suis rentré en Côte d’Ivoire, je ne savais pas qui j’aurais pu aider. J’étais devenu un étranger dans le pays où j’étais né, je ne parlais même pas français.

C’est alors qu’on m’a parlé de la Libye, on m’a dit qu’il y avait des opportunités de travail et des salaires élevés là-bas. Je me suis dit qu’en allant là bas, j’aurais pu aider ma mère financièrement et économiser pour étudier la Chimie à l’Université. C’est ce que je m’imaginais.

J’ai fait part de mon projet à ma mère. Au début, elle était très sceptique. Et puis finalement je suis parvenu à la convaincre de me prêter un peu d’argent pour le voyage.

C’était il y a un an et trois jours.

Le voyage à travers le désert a été terrible. Mais aujourd’hui, avec le recul, je sais que ce n’était rien en comparaison avec ce qui m’attendait en Libye. Il y avait 26 personnes à l’arrière du pick-up Toyota que j’ai pris pour traverser le Sahara. Le chauffeur nous avait prévenus : « Vous feriez mieux de bien vous accrocher. Si l’un d’entre vous tombe, on ne s’arrêtera pas pour aller le chercher». Quand j’ai vu le nombre de personnes entassées à  l’arrière de ces pick-up, j’ai commencé à paniquer. « Allons-nous vraiment traverser tout le désert comme ç? » ai-je alors demandé à l’un des chauffeurs. En guise de réponse, il m’a frappé du poing et hurlé de fermer ma gueule. Je n’étais pas encore habitué à la violence.

Le quatrième jour de route, nous nous sommes perdus dans le désert, puis nous sommes tombés en panne d’essence. Nous avions bu les dernières gouttes d’eau la nuit précédente. Les chauffeurs nous ont conseillé de commencer à prier. Ce que nous avons fait. Certains ont prié toute la nuit. Beaucoup pleuraient. Beaucoup avaient peur. Beaucoup avaient tellement peur qu’il n’arrivaient ni à prier ni à pleurer. Nous avons commencé à boire l’eau du radiateur du 4x4. Une gorgée par personne. Et puis nous avons attendu.

Le jour suivant, une voiture est apparue à l’horizon. Nous étions sauvés. Plus tard, nous avons appris qu’une des voitures de notre convoi manquait à l’appel. Elle a été trouvée le jour suivant et ramenée au campement où nous avons attendu jusqu’à la fin de la journée. Mais à bord de ce pick up, des plus de vingt passagers et du chauffeur il ne restait rien d’autre que les bagages.

Nous avons attendu plusieurs jours dans un « ghetto », c’est ainsi que les « voyageurs » appellent ces petits campements cachés au bord du chemin. Les gardes, principalement des Libyens, nous ont dit que le prix que nous avions payé n’était pas suffisant pour nous amener jusqu’à Sabha. Ils nous ont ordonné de vider nos poches. J’ai fini par payer 750 dinars (490€) supplémentaires pour moi et pour deux maliens qui n’avaient pas d’argent. « Je ne pouvais pas les laisser là-bas, j’ai vu ce qu’ils faisaient à ceux qui ne peuvent pas payer, ils les prennent, les emmènent dans une pièce et les obligent à appeler leurs familles en les rouant de coups ». Après une semaine là-bas, nous avons finalement pris la route pour Sabah.

A Sabah, nous avons été emmenés directement dans un autre ghetto. Mais il était bien différent, c’était une prison. Juste après être descendu du pick-up, les gardes ont commencé à nous frapper. Après, ils nous ont dit de nous déshabiller et ils ont fouillé nos affaires. Ils ont pris le reste de mon argent dans mon sac. Quand ils ont appris que j’avais payé pour les deux maliens, ils m’ont emmené dans une autre pièce et ils m’ont enchaîné au mur. Ils ont dû penser que j’étais riche. Il m’ont hurlé : « Appelle ta famille ! ils doivent payer 3000 dinars de plus ». J’ai bien essayé d’expliquer que ma mère était pauvre, que tout l’argent que j’avais je l’avais sur moi. Mais ils n’ont rien voulu entendre. Ils ont pris deux fils électriques et m’ont électrocuté. A plusieurs reprises.

Au bout de quelques heures, ils m’ont laissé partir. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Ils m’ont juste jeté dans la rue. J’ai erré, désorienté, sans argent et sans téléphone. Je n’avais plus rien. Heureusement j’ai rencontré un malien qui m’a emmené dans un autre endroit. En entendant mon histoire, lui et les autres personnes qui vivaient là  ont eu pitié de moi. Ils m’ont aidé pendant quelques semaines. Et puis je suis devenu ami avec un chauffeur qui m’a proposé de m’emmener à Misrata.

Les premiers mois à Misrata ont été relativement tranquilles. Je travaillais pour une famille Libyenne. Je faisais le ménage chez eux, je cuisinais et m’occupais du jardin. Ils m’ont proposé un salaire décent et ils me payaient même ! Mais un matin, en allant au marché, il a suffit d’un moment d’inattention et j’ai été arrêté par la police de l’immigration. Comme je ne pouvais pas montrer de papiers, j’ai été envoyé dans un centre de détention et on m’a dit que je ne pourrais pas partir sans avoir payé une amende. En Libye, les migrants sont traités comme de la drogue : vendus et revendus, les migrants sont un moyen facile et rapide de se faire de l’argent.

Dans ce centre, c’était l’enfer sur Terre. Nous étions si nombreux dans une minuscule cellule que nous devions nous asseoir en ligne, encastrés les uns derrière les autres. L’eau que nous buvions venait de la cuvette des toilettes.  Certains étaient dans ces cages depuis des mois et avaient perdu tout espoir d’en sortir. J’ai supplié les gardes de me laisser appeler mon patron. Après un mois de supplications, j’ai réussi à les convaincre que la seule façon pour moi de payer la rançon était de pouvoir lui téléphoner. Dieu soit loué, il est finalement venu et j’ai été relâché. Pour payer ma dette, j’ai dû travailler deux mois gratuitement pour lui. Puis il m’a laissé partir car il craignait à son tour d’avoir à faire avec les autorités. Je suis parti pour Tripoli dans la nuit.

A Tripoli, j’ai trouvé un Gambien qui m’a indiqué où me poster le matin pour qu’on vienne me prendre pour travailler. J’ai fait des petits boulots ici et là. Parfois j’étais payé à la fin de la journée, mais la plupart du temps, après une journée de travail on refusait de me donner l’argent.  Une fois, un patron a retenu 20 d’entre nous sur son chantier en nous menaçant avec des armes. La nuit il nous enfermait dans des containers, afin que nous ne puissions pas nous échapper. Un jour, nous avons réussi à nous évader.

C’est là que j’ai décidé de fuir ce pays. Ce cycle infernal de détention, violences, de travail impayé, c’en était trop pour moi.

Encore une fois j’ai eu de la chance. J’ai trouvé un autre ghetto avec des Maliens et des Gambiens. Ils avaient tous vécu le même genre d’expérience. Nous sommes devenus amis et nous avons essayé de nous aider entre nous. Puis j’ai rencontré un passeur qui m’a dit que pour 1000 dinars il pouvait me faire monter sur un bateau.

Il m’a fallu plusieurs mois pour économiser. Trois de mes amis ont ajouté un peu d’argent. J’avais 505 dinars en tout. J’étais tellement désespéré que j’ai supplié le passeur et je lui ai promis que je paierais le reste une fois que je serais hors de Libye. Je voulais juste quitter cet endroit pour de bon. Il a eu pitié de moi et m’a dit de le rejoindre sur la plage la nuit même. S’il y avait assez de place, il m’enverrait sur le bateau.

 

Il y avait une place pour moi sur le bateau. J’ai profité d’un dernier instant d’attente pour appeler ma mère. Elle m’a supplié de ne pas partir. Mais je ne pouvais pas faire demi-tour. J’ai raccroché. C’était la dernière fois que je lui ai parlé.

J’ai donné au passeur tout ce que j’avais. Il a regardé les 505 dinars. Il en a pris 500 et m’a rendu un billet de 5 dinars en me disant « garde le en souvenir ». J’ai toujours ce billet dans ma poche. Je le garde en mémoire de toutes les personnes qui sont encore en Libye.

Quand je regarde en arrière, depuis le jour où je suis parti, il y a un an et trois jours, et que je me remémore toutes les épreuves que j’ai dû traverser ; quand je pense à toutes les personnes qui sont encore piégées dans ces prisons, ça me donne la chair de poule. Mais j’ai survécu. J’ai été sauvé. Et ce soir je vais appeler ma mère. »

Texte : Sebastian Frowein

Traduction et édition : Mathilde Auvillain

Photos : Patrick Bar.

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