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JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage en mer et des événements. Retrouvez ces chroniques en son, images et vidéos.

le 10/08/2016

Passer entre les mailles du filet

Ils étaient 98 à bord du canot secouru par l’Aquarius lors du 22ème sauvetage. Ils venaient surtout du Bangladesh, d’Erythrée, d’Ethiopie, du Soudan, du Ghana, d’autres pays encore… Une mini « arche de Babel »  si l’on peut dire, où la communication pouvait vite tourner au dialogue de sourds. Entre le tigrinya, le tigré, l’amharique, le bengali, l’arabe, l’anglais, le français, faire passer un message à l’ensemble des personnes embarquées pouvait vite se transformer en cacophonie. « Le problème c’est que nous n’arrivions pas à nous comprendre et à communiquer entre nous parce que nous parlions des langues différentes, raconte un érythréen. Un autre confirme : «  Si quelqu’un disait : « asseyez-vous », nous comprenions « levez-vous », alors ça pouvait tourner à la bagarre. C’était difficile de calmer la situation. Nous essayions de séparer les gens pour éviter que certains se battent. »

Ce qui n’arrange rien, c’est qu’il n’y a pas de pilote assigné. « Chacun essayait de faire de son mieux pour conduire le canot. Mais l’eau commençait à entrer et nous ne savions pas comment nous orienter ». Après douze heures en mer, la situation devient de plus en plus difficile. «  Nous avons croisé quatre navires qui nous ont ignorés et ont continué leur chemin. Nous étions désespérés, nous pensions que nous allions mourir. »

Avant d’en arriver là, certains disent avoir payé l’équivalent de 2200 dollars américains, sans même pouvoir faire la traversée. « La première fois, nous étions environ 150, mais quinze d’entre nous ont été ramenés au bout d’une heure, alors que les autres ont pu prendre la mer. Nous avons été détenus dans une maison pendant quinze jours. Les passeurs ont prétendu que nous avions été arrêtés par la police, mais ils nous ont sans doute joué un tour pour nous faire payer la traversée une deuxième fois » raconte A., érythréen de 23 ans. N. l’un de ses compatriotes, âgé de 38 ans, a vécu une expérience assez similaire. « Ils nous ont emmenés en bord de mer et nous ont dit de rester là. On a passé toute la nuit et la journée du lendemain. On ne savait pas pourquoi le bateau n’était pas prêt. Les passeurs nous ont gardés dans une petite maison pendant trois jours puis la police est venue nous emmener. C’est sans doute eux qui ont informé la police parce que le bateau n’était pas prêt. »

Qu’est-ce qui pousse ces hommes à partir pour se confronter à mille dangers avant même celui de la mer ? A. est parti de Khartoum, au Soudan.  «  En traversant le Sahara, nous avons été témoins d’un accident de voitures. Les passeurs nous ont dit que les passagers d’une des voitures qui nous accompagnait étaient sains et saufs, mais on n’a jamais su ce que ces hommes étaient devenus. »

Pour N., rester en Erythrée pouvait s’avérer tout aussi risqué que de partir. « J’ai fait quinze ans de service militaire. Pendant neuf ans j’étais en poste à la frontière avec l’Ethiopie, et j’ai été accusé d’aider des personnes à traverser. J’ai été détenu une fois pour la même accusation, et un officier de ma famille m’a mis en garde. Je savais que j’étais désormais fiché et en danger. J’ai quitté l’Erythrée parce que je ne me sentais plus en sécurité là-bas. »

Il rajoute qu’au Soudan, c’est un homme de son village, en contact avec les passeurs, qui a organisé la traversée du Sahara jusqu’en Libye, contre une somme de 1300 dollars américains. « Au Soudan j’ai rencontré trois personnes de ma famille. Nous avons commencé le voyage ensemble, mais ensuite ils ont été emmenés ailleurs et je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. Le gars de mon village a changé de numéro de téléphone et disparu. »

N. n’a plus qu’un rêve : que sa femme et ses enfants puissent le rejoindre dans son exil. « Je n’avais pas les moyens financiers de les emmener avec moi. Mes cinq frères sont morts à l’armée, il n’y a personne d’autre qui puisse aider ma famille. Nous avons une petite ferme alors ma femme travaille au champ pour vivre ». A cause de son départ, il sait que son épouse court le danger d’être interrogée, voire même emprisonnée pour n’être libérée que contre une somme d’argent. Parviendra-t-il à protéger sa famille ? « Je n’ai jamais vécu l’expérience de la liberté. Mon plus grand désir est de vivre dans un pays libre », conclue-t-il.

par Nagham Awada

Crédits photo : Isabelle Serro

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