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JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage en mer et des événements. Retrouvez ces chroniques en son, images et vidéos.

le 21/06/2016

Portrait : Kebba

En arrivant sur l’Aquarius, Kebba, 22 ans, vient de réaliser l’un de ses grands rêves. Pas d’aller en Europe, mais de se trouver sur un navire.

Du pli de son pantalon, il extrait le seul objet qu’il a apporté de Gambie, une carte-mémoire grande comme le bout d’un doigt.

Au pays, j’ai travaillé le fer” explique-t-il. “Mon portfolio est sur cette carte. Je suis soudeur. Mon rêve, c’est de travailler le fer sur un navire.” 

En Gambie, Kebba voyait ses rêves s’échouer sur les rochers de la corruption.

C’est la dictature. On peut aller en prison sans procès. Il n’y a pas de travail, même pour des jeunes avec des compétences. La seule façon d’avancer est de devenir soldat, et je n’ai pas voulu faire ça. J’ai perdu mon père et il fallait que je soutienne ma mère et mes jeunes soeurs, alors je suis parti chercher du travail ailleurs en Afrique.” 

Il a traversé le Mali, le Burkina Faso et le Niger avant de se trouver en Libye.

Là-bas, j’ai été kidnappé. J’ai été détenu dans un camp pendant deux mois. Il n’y avait presque pas de nourriture, pas d’eau, pas d’endroit pour dormir. Finalement, j’ai pu m’extraire de là et me trouver du travail, mais je ne pouvais pas envoyer de l’argent à ma famille parce qu’il n’y a plus de banques.

En Libye, il n’y a pas une journée qui passe où tu n’entends pas des tirs. Ils ont tué six personnes que je connaissais dans les camps. Ils disent ‘donne-nous ton argent ou on te tue’, et ils tiennent parole. J’ai voulu rentrer chez nous mais je n’avais aucun moyen de m’y rendre. Alors j’ai décidé de prendre ce risque.” 

Les trafiquants nous ont gardé dans un autre camp, pendant deux ou trois semaines. Le jour venu, ils ont pris nos chaussures et on a marché un kilomètre pieds-nus. Ensuite, ils nous ont entassés dans le bateau en caoutchouc. Il n’y avait pas de capitaine, seulement la volonté de Dieu.” 

Le jeune homme a tout perdu, sauf ses ambitions et sa fierté.

Je suis plus que ça. Travailler le fer, c’est ma vie. Je veux apprendre tout ce que je peux à propos du métier de soudeur. J’ai deux rêves— de devenir soudeur en mer et d’écrire un livre sur ce voyage. Mais si la vie ne m’accorde rien d’autre, j’espère au moins pouvoir vivre en paix.

Par Ruby Pratka

Crédits Photos : Yann Merlin

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