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JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage et des événements depuis l’Aquarius. Retrouvez ses chroniques en son, images et vidéos.

le 11/10/2016

J’ai travaillé pendant seize ans en Erythrée sans toucher de salaire

Ils sont 722 rescapés à bord, hommes, femmes et enfants, tous recueillis lors d’une opération de sauvetage qui a duré 7 heures. Tous se sont trouvé leur petit coin sur les ponts bondés de l’Aquarius. Moi, je cours partout, muni d’une pile de grands sacs poubelle noirs. Il faut que les réfugiés nous aident un peu à maintenir la propreté sur le navire. Sur le pont avant, quelqu’un me lance : « Attends, je vais te donner un coup de main ! ».

Cet homme, c’est Harun, originaire d’Erythrée. Il s’est fait une place sur le pont avant en compagnie de plusieurs compatriotes. L’embarcation en bois que nous avons évacuée était en majeure partie occupée par des Erythréens, hommes, femmes et enfants : 685 en tout.

«  Il faudrait que les gens installés ici, sur le pont avant, nous aident un peu à le garder propre, dis-je à Harun.

- Pas de problème, répond-il. Je vais leur faire passer le message ; ils vont tous s’y mettre. Donne-moi les sacs. Je vais les distribuer un peu partout sur ce pont et dire aux gens de s’en servir de poubelle. »

Harun a environ 40 ans. Il me confie :

« Je vis à Addis Abeba, en Ethiopie. Je voyage seul. Ma femme et mes 2 enfants sont restés là-bas. J’espère trouver un lieu d’accueil pour vivre et travailler en Europe, peut-être l’Italie. J’espère que ma famille pourra bientôt me rejoindre. 

- Je suis allé en Erythrée, » dis-je à Harun.

Il roule des yeux étonnés.

« Où ça, exactement? C’était quand ?

- Il y a très longtemps, m’écriai-je en riant. Il y a plus de 20 ans, en fait. En 1995. J’étais à la capitale, Asmara, avec une équipe de médecins. On a travaillé dans 2 hôpitaux là-bas. Oui, c'était en 1995 !

- Je vois! Je faisais mes études à l’époque, répond Harun. J’avais presque fini mes études de gestion et économie, en 1995.

- Et ensuite ?

- Ensuite, j'ai eu un poste de gestionnaire, dans une banque. C'était une banque d'Etat. Tu ne vas pas le croire, mais j'ai travaillé là pendant 16 ans sans toucher le moindre salaire. Ils ne me donnaient d'argent que pour payer le bus que je prenais tous les jours. 16 ans sans argent."

Effectivement, j'avais du mal à le croire.

"Je n'en pouvais plus de vivre comme cela en Erythrée. Alors, j'ai pris la décision de quitter le pays avec femme et enfants. C'était très dangereux de traverser la frontière ! S'ils vous tombent dessus, ils vous tuent. On tire beaucoup à la frontière entre l' Erythrée  et l'Ethiopie....Mais on y est arrivé! On est parvenu jusqu'à Addis Abeba. J'ai fait des petits boulots là-bas, mais je ne gagnais pas assez pour nourrir mes enfants ou les envoyer à l'école.

- Mais vous étiez en sécurité en Ethiopie?

- Ça, ça n'était pas un problème, assure-t-il. Mais je voulais vraiment trouver un autre emploi.  D'abord au Soudan. Mais là non plus, je ne voyais pas d'avenir pour moi. Alors, j'ai décidé de tenter la Libye. Mais la Libye, c'est l'enfer. J'ai payé des milliers de dollars pour prendre un camion pour la Libye. Et puis j'ai dû payer encore une fois pour avoir une place sur ce rafiot en bois, raconte Harun. Rien que pour ça, j'ai payé 2200 dollars ! Toi, tu ne saurais pas combien on était sur ce rafiot ?" me demande-t-il.

Il veut vraiment connaître la réponse à sa question.

" Vous étiez 722 personnes à bord.

- C'est vrai ? 722 ?"

Je lis à nouveau l'effroi dans ses grands yeux.

Harun a été obligé de s'asseoir à l'intérieur du bateau. Il y avait deux étages en dessous du pont.

" C'était tellement étriqué! Pas plus de 60 cm de haut. On était tous assis en ligne. Impossible de bouger. Tu n'aurais pas pu entrer, toi, " remarque-t-il. Il faut dire que je fais 2 mètres.

"Je viens juste de comprendre, ajoute-t-il après un instant de silence, je viens juste de comprendre qu'on n'avait aucune chance de s'en sortir, de ce rafiot... Qu'est-ce que tu m'as dit, déjà ? Qu'il nous reste encore 2 jours de mer sur ce gros navire pour atteindre l'Italie ? Mon Dieu ! Je serais mort si vous ne nous aviez pas secourus, moi et les autres. Merci."

Puis il joint les mains comme pour prier.

Les histoires que j'ai entendues ce soir sont presque toutes identiques, puisque presque tous les rescapés sont originaires d'Erythrée. Ils sont tous doux et serviables. Le calme règne, l'atmosphère est sereine, détendue. Pas de discussions animées. Nous avons là un groupe paisible de presque 700 Erythréens. Les plus jeunes me confient qu'ils ont dû quitter l'Erythrée pour échapper à la conscription dans l'armée. Etre dans l'armée, en Erythrée, c'est y être pour le restant de ses jours.

Par René Schulthoff

Crédits photo : Fabian Mondl

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