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JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage en mer et des événements. Retrouvez ces chroniques en son, images et vidéos.

le 12/12/2016

« Si vous comptez me ramener en Libye, je saute du bateau »

Iason Apostolopoulos est l’un des membres de l’équipe de SOS SAR actuellement à bord du bateau de sauvetage Aquarius, de SOS MEDITERRANEE. Iason, âgé de 32 ans, est originaire de Grèce. L’année dernière, il a travaillé en tant que conducteur de RHIB et sauveteur autour de l’île grecque de Lesbos, où plus de 500 000 réfugiés sont arrivés par la mer. Accompagné d’autres jeunes bénévoles locaux, Iason a créé une initiative indépendante d’aide d’urgence pour les réfugiés à Lesbos. Après l’accord entre l’Union européenne et la Turquie, le nombre de réfugiés arrivant à Lesbos a chuté radicalement et réduit pratiquement à néant. Cependant, la crise est loin d’être résolue et c’est la raison pour laquelle Iason a décidé de devenir bénévole auprès de SOS MEDITERRANEE. Il achève sa deuxième rotation à bord de l’Aquarius et, jusqu’à maintenant, il a participé à douze sauvetages. Voici un récit de ses opérations les plus récentes. Il l’a rédigé le 7 décembre afin d’informer ses parents et sa famille sur la situation en Mer méditerranée.

« Il y a cinq jours, l’un de nos sauvetages a pris une tournure dramatique. Samedi 3 décembre, à huit heures du matin, un grand bateau pneumatique transportant 145 personnes a commencé à perdre de l’air, provoquant une panique générale à bord. Dans l’affolement collectif, des gens se sont jetés à la mer. Nous sommes parvenus à tous les tirer hors de l’eau sans encombre et, juste au moment où on pensait que tous étaient saufs, les rescapés nous ont informés que deux autres personnes étaient tombées dans la mer et avaient disparu. Nous avons alors entamé des recherches avec  RHIBS et, enfin, nous avons repéré et sauvé les deux personnes signalées. Elles avaient réussi à rester à flot en s’accrochant à un bidon en plastique bleu. Leur survie est un miracle.

Dimanche 5 décembre, entre 2 heures du matin et 1 heure de l’après-midi, nous avons effectué trois sauvetages et deux jours plus tard, nous avons débarqué en Italie 353 migrants rescapés et, malheureusement, les corps de deux filles qui avaient été trouvées inconscientes sur l’un des deux bateaux et qui sont mortes sur notre navire malgré les efforts des médecins. 
La cause la plus probable de leur décès est l’hypothermie. La semaine dernière, nous avons réalisé deux voyages supplémentaires vers la Sicile. Au cours du premier, 650 personnes ont été rescapées et 250 personnes lors du second.

Les conditions de cette traversée sont considérablement pires que celles de la traversée entre la Turquie et Lesbos. Ici, personne ne porte de gilet de sauvetage (ceux que vous voyez sur les photos sont ceux que nous avons fournis) et le nombre de personnes par bateau est inimaginable. En général, un bateau pneumatique semi-rigide transporte 120 à 150 personnes et un bateau à coque en bois, 500 à 600 personnes. Dans les bateaux en bois, il y a des gradins où les gens sont entassés de telle manière que les uns se tiennent sur les autres et les étouffent, et les vivants doivent voyager contre les morts pendant des heures.

Leur traversée vers l’Italie dure en principe trois jours, mais les trafiquants leur disent qu’elle ne va durer que quatre heures. Lorsqu’on leur explique la distance à parcourir, ils sont profondément choqués. En réalité, le risque de mourir et de 100 % et leur seule chance de survivre est d’être repérés par un bateau de sauvetage ou par l’un des navires de ravitaillement qui travaillent le long des plateformes pétrolières libyennes.

Les trafiquants libyens adaptent leurs activités à la présence de bateaux de sauvetage et ils réduisent la qualité des bateaux et des moteurs. Ils limitent aussi la quantité de carburant dans les moteurs, leur fournissant juste assez pour quitter les eaux Libyennes. Les bateaux de sauvetage doivent donc s’approcher de plus en plus des côtes Libyennes pour réaliser leurs opérations de sauvetage (hier, nous étions à 25 kilomètres du littoral).

La majorité des gens viennent d’Afrique sub-saharienne, surtout des pays d’Afrique de l’Ouest et du Nigéria.

« Si vous comptez me ramener en Libye, je saute du bateau. » Cette phrase montre ce que ressentent presque tous les migrants. Quand ils se sont remis du choc de la mer, la seule chose dont ils parlent, c’est la Libye. La Libye représente l’enfer absolu pour eux. Ils nous parlent des tabassages, des vols à main armée ou des viols à l’égard des Noirs commis tous les jours. Ils nous disent aussi que beaucoup de Libyens sont extrêmement racistes envers les Africains sub-sahariens, qu’ils appellent les « animaux noirs », et qu’ils les traitent comme des « sous-hommes ». Selon leurs témoignages, tout le monde est armé dans le pays, même les enfants portent un revolver. Ils s’amusent à tirer sur des personnes noires dans la rue au hasard. « N’importe qui peut nous aborder pour nous prendre notre argent. Et si on n’a pas d’argent sur nous, ils nous tabassent ou nous tirent dessus. Des enfants de dix ans nous harcèlent, nous insultent, et si on ose répondre ou même les regarder, on a de la chance s’ils ne tirent que dans les jambes », m’a confié l’un d’eux.

Leurs histoires sont bouleversantes. Des milices armées les emprisonnent dans des centres de détention presque sans nourriture, les battent quotidiennement, et leur unique chance de s’échapper est de payer un Libyen pour qu’il les fasse sortir. Alors, ils doivent travailler comme esclave pour cette personne. « On fait toute sorte de travaux ingrats, 16 heures par jour sans pause, pendant trois ou quatre mois. Si jamais on demande à être payé, ils nous battent ou ils nous tirent dessus. Parfois, ils abandonnent quelqu’un dans le désert pour qu’il meure de soif. Ce n’est pas la peine d’essayer de s’échapper, parce que c’est pareil partout ailleurs dans le pays. Il n’y a aucun endroit sûr pour nous en Libye. »

Leur souffrance prend fin en général après quatre ou cinq mois. Lorsque les trafiquants décident qu’ils les ont suffisamment exploités, ils les embarquent sur un bateau et les envoient en Italie. De cette façon, ils assurent un flux perpétuel de nouveaux arrivants en Libye.

En ce qui concerne les femmes, le viol et le trafic d’êtres humains est généralisé.
Au cours de notre dernier sauvetage, nos équipes ont repéré plusieurs victimes de viols commis en Libye. De nombreuses femmes ont appris des médecins à bord de notre bateau qu’elles étaient enceintes. La Libye est un pays de transit important de la traite des femmes vers l’Europe. Le procédé est très complexe. Des trafiquants recrutent des maquerelles dans le pays d’origine (principalement le Nigéria) pour qu’elles amènent des filles en Europe. Certaines filles connaissent la nature du travail qu’elles vont venir y faire, mais aucune n’a conscience des difficultés qui l’attendent. D’autres ont été attirées par la fausse promesse de travailler dans la mode. Pour beaucoup d’entre elles, il s’agit de l’unique chance d’échapper à la pauvreté extrême de leur pays de naissance et d’aider leurs familles à survivre. Les maquerelles et leurs nouvelles recrues effectuent le voyage ensemble et prononcent un serment de silence basé sur des superstitions locales. C’est la raison pour laquelle elles parlent rarement de ce qu’elles ont subi. En Libye, de nombreuses filles sont kidnappées par des trafiquants Libyens, qui les forcent ensuite à travailler dans des maisons closes. Les Libyens les exploitent tout comme ils exploitent les hommes en les forçant à travailler sans salaire.

En dépit de toutes les souffrances que ces individus ont subies, l’ambiance à bord de l’Aquarius est une source d’inspiration. Toutes ces personnes se respectent et s’aident mutuellement, les plus forts prennent soin des plus affaiblis, tout le monde se montre amical et chaleureux et, après s’être remis du choc, certains chantent et dansent. Les différences d’origines et de religions sont nombreuses et pourtant, il est rare de les voir se disputer. Le temps passé ensemble durant la traversée vers l’Italie constitue les meilleurs moments de ce terrible voyage, et dire au revoir vous laisse toujours le cœur lourd. »

Texte : Iason Apostolopoulos

Traduction : Elodie Hunnt

Crédits photos : Laurin Schmid

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