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JOURNAL DE BORD

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le 13/05/2016

« Sur ce bateau, je suis déjà au Paradis »

Les 233 rescapés secourus mercredi 11 mai à bord de l’Aquarius ont passé leur deuxième nuit à bord, avant d’aller bientôt vers leur nouveau destin qui commence en Calabre (Italie), où l’Aquarius devra les débarquer dans le port de Crotone ce vendredi 13 mai.

Le lendemain du sauvetage, dans le « shelter », la grande pièce où femmes, enfants et hommes malades ou vulnérables sont regroupés, seuls les petits Boubakar, quatre ans, Fajalla, deux ans et demi, et Ali, deux ans, regorgent d’énergie et ne tiennent pas en place, entre les corps allongés sous les couvertures de tous ceux que les dix ou douze heures passées en mer ont considérablement affaiblis. Ils se remettent tout doucement non seulement de leur traversée périlleuse, mais surtout des années ou des mois de calvaire vécus en Libye. « La Libye est gravement malade », répète Youssef, un jeune ivoirien. Les récits sont tous les mêmes : racisme, exploitation, extorsion, kidnapping, esclavage, viols, brutalité, violence armée… « J’ai quitté l’enfer et sur ce bateau, je suis déjà au Paradis », assure t’il. Un autre renchérit « C’est désastreux, pitoyable en Libye, Madame. On te vend, on t’achète pour te faire travailler dans les champs ou sur les chantiers. On a vu les femmes forcées à la prostitution, et même les hommes sont violés. » Il raconte aussi les derniers jours avant la traversée sur le canot gonflable. « On était enfermés dans un bunker pendant cinq jours, sans jamais pouvoir sortir. On devait uriner dans une bouteille, et on nous donnait un biscuit à manger pour trois personnes. On me giflait, sur une joue, puis sur l’autre, on me frappait avec un bâton ou à coups de pieds. Le passeur a pris du sable et l’a jeté dans mes yeux. »

A la vue du canot un peu percé et passablement dégonflé avant même le départ, nombreux ont peur et sont découragés de partir. « Que tu le veuilles ou pas, tu es obligé de monter. Un ami a tenté de fuir, ils lui ont tiré dessus et on ne l’a plus jamais revu. » Alors plusieurs rescapés racontent qu’ils ont passé toute la traversée à écoper l’eau avec leurs vêtements, jusqu’à l’arrivée des secours. Antoine Laurent, l’un des sauveteurs, confirme : « Il y avait de l’eau au fond du canot. Des rescapés m’ont dit : « Ce n’est qu’en voyant l’avion que les gens ont arrêté de pleurer ». Cet avion, c’est un avion de reconnaissance militaire européen qui a signalé la position du canot au Centre des Secours Maritimes de Rome ». Celui-ci a aussitôt relayé l’information aux navires présents dans la zone, dont le petit navire de l’ONG Sea Watch qui était le plus proche et a pu distribuer les gilets de sauvetage avant l’arrivée de l’Aquarius qui a procédé à l’évacuation du canot des migrants pour les recueillir à son bord.

Dans le shelter et sur le pont arrière où sont regroupés les hommes, beaucoup se plaignent de maux divers : Mal de gorge, de poitrine, douleur aux articulations, sans oublier la nausée due au mal de mer. « Dans le canot, dès que j’ai bu un peu d’eau j’ai commencé à vomir » témoigne un rescapé. Et cet après-midi, un vent de force 7 et des vagues d’au moins trois mètres agitent le navire. Tous ont l’air inquiet de leur condition physique et sont rassurés qu’on leur ait donné un médicament analgésique. « Ces symptômes connus sous le nom de « douleurs corporelles généralisées » reflètent le plus souvent leur état de détresse psychologique et leur besoin qu’on prenne soin d’eux », indique le médecin de MSF, Erna Rijnierse. « C’est souvent leur seule façon d’exprimer leur sentiment d’impuissance et le fait qu’ils se sentent mal, surtout quand ils réalisent avec cette mer démontée qu’ils ont échappé de peu à la mort. Sur ce navire, c’est aussi l’une des rares occasions qu’ils ont eu depuis longtemps de recevoir un soin médical. »

Alors toute l’équipe de l’Aquarius s’active à apporter son réconfort de toutes les façons possibles, avant que les migrants qui nous quitteront bientôt sautent à nouveau dans l’inconnu sur la terre d’Europe.

 

par Nagham Awada

Crédits Photo : Patrick Bar

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