menu Sauver des vies

SOS MEDITERANNÉ

Sauver des vies
Maintenant

Aquarius
JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage en mer et des événements. Retrouvez ces chroniques en son, images et vidéos.

le 28/12/2018

[TÉMOIGNAGE] « Tu ne peux pas rentrer dans ton pays, tu ne peux pas rester en Libye, alors il n’y a pas de choix. »

Jamais Albert* n’avait songé à rejoindre l’Europe, et encore moins par la mer. Lorsqu'il quitte la Guinée, son pays natal, à même pas 20 ans, c'est d'abord pour trouver de quoi faire vivre sa famille. Jusqu’à ce qu’il tombe sous le joug des trafiquants libyens et se retrouve au pied du mur, sans autre issue possible que la traversée de la Méditerranée.

 

« La vie était difficile en Guinée, et à la mort de mon père, j’ai dû trouver une solution pour aider ma mère et mes quatre sœurs. Au départ, mon projet était de rester en Afrique. J’ai donc quitté la Guinée pour le Mali mais c’était la même chose, les mêmes problèmes de misère, alors je suis parti pour l’Algérie. J’y suis resté deux mois, j’ai travaillé dans la maçonnerie mais j’ai connu le racisme, les problèmes de papiers, et j’étais toujours embêté par les policiers.

 

Je ne savais pas que c’était comme ça en Libye...

 

J’ai entendu dire qu’il était possible de passer en Europe à partir de la Libye. Sauf qu'en Libye, c’était l’horreur. J’y suis resté six mois. Je ne savais pas que c’était comme ça en Libye. On était toujours en groupe, par sécurité, car dormir ou être seul était trop risqué. Dans ce pays, ils ne nous considèrent pas comme des êtres humains.

 

Une nuit, des policiers sont venus, ils ont tout cassé. On était nombreux et ils nous ont tous envoyés en prison pendant un mois. Il y avait beaucoup de monde. Hommes et femmes sont séparés, mais tous subissent les tortures et les viols. On nous frappe, on nous envoie dans les champs chaque journée pour nous exploiter. C’est comme ça que j’ai pu me sauver.

 

La deuxième fois que j'ai été emprisonné, j’étais dans un taxi. On m’a demandé mon passeport mais [comme je n’en avais plus], on m’a renvoyé en prison et on m’a forcé à travailler dans un chantier. Le jour je travaillais, la nuit on m’enfermait. Je ne pouvais pas quitter la Libye ni même Tripoli. Il fallait se cacher tout le temps. Tout le monde était armé, même les enfants nous jetaient des pierres.

 

Je n’avais d’autre choix que d’aller au-devant de la mer.

 

On est partis dans un autre quartier mais une fois encore, ils nous ont embarqués pour la prison. Là, j’ai rencontré un Ghanéen qui m’a conseillé de fuir la Libye. Il avait lui-même essayé deux ou trois fois déjà, sans succès. Je sais aujourd'hui qu’il a réussi à se sauver. Il survivait dans cet enfer depuis quatre années.

 

Je n’avais d’autre choix que d’aller au-devant de la mer. Tu ne peux pas rentrer dans ton pays, tu ne peux pas rester en Libye, alors il n’y a pas de choix. J’ai payé 500 dinars, soit 300 euros. Un dimanche vers 21 heures, on a mis le bateau sur la mer. Les passeurs étaient là, ils nous ont « classés » pour monter dans le pneumatique ou sur le flotteur, et un des passeurs a demandé qui savait conduire un bateau. C’est un Gambien qui a endossé ce rôle car il connaissait le moteur, et ils lui ont remis un téléphone.

 

On était 115 personnes serrées, tout le monde pleurait. On est restés 15 heures en mer en tout. Ils nous avaient dit que lorsqu'on quitterait la mer libyenne de couleur noire pour arriver sur la mer bleue, ça voudrait dire qu’on était dans les eaux internationales et qu’on devait utiliser le téléphone pour appeler les secours. C’est ce qu’on a fait. Et on a attendu. L’eau rentrait partout, tout le monde pleurait. Au bout d’un certain temps, un avion est passé au-dessus de nous, et à son troisième passage, il était suivi d’un gros bateau.

 

Quand j’ai vu l’antenne du gros bateau, j’ai retrouvé espoir.

 

Deux petits bateaux sont arrivés vers nous pour nous remettre des gilets de sauvetage et nous emmener sur le gros bateau. On s’est occupés de nous : on nous a donné à manger, des vêtements secs...

 

J’avais tellement peur ! Même si tu sais nager tu ne peux pas survivre dans cette eau. Personne ne peut arriver en Italie, pas sur un pneumatique. Les passeurs nous avaient dit qu’il fallait sept heures, que ce n’était pas loin. La réalité est bien différente. On sait que la mer est dangereuse, mais nous n’avons pas d’autre choix. Si nous n’avions pas eu le gros bateau, tout le monde serait mort.

 

Malgré tout, je ne peux pas regretter ce que j’ai fait, je ne serais plus en vie si j’étais resté là-bas. »

 

*le prénom a été modifié

 

Témoignage recueilli par le Pôle témoignage de SOS MEDITERRANEE France

Photo : Kevin Mc Elvaney

Retour au journal de bord