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JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage et des événements depuis l’Aquarius. Retrouvez ses chroniques en son, images et vidéos.

le 19/11/2018

[TEMOIGNAGE] "Venez voir, venez entendre, sentir ce qui se passe à nos portes." Ludovic, marin-sauveteur, au TedX Paris

Ludovic, marin-sauveteur plusieurs fois embarqué sur l'Aquarius, est intervenu à la 10e conférence TEDxParis le 6 novembre 2018 au Grand Rex de Paris sur le thème de l'inconnu. Il a été invité à témoigner sur le travail de  SOS MEDITERRANEE en Méditerranée centrale, alors que l'Aquarius est toujours arrêté à Marseille, dans l'impossibilité de reprendre sa mission vitale. Voici son récit.

INTRODUCTION

« J’ai choisi de commencer mon histoire par ce jour-là. Le 2 août 2017, en plein milieu de l’été méditerranéen. L’Aquarius reçoit instruction des garde-côtes italiens de transférer à notre bord 127 personnes secourues par un navire marchand, le Santa Lucia.

Deux de nos canots rapides sont mis à l’eau. Nous approchons. Huit naufragés sont morts, parmi eux se trouvent les parents d’une petite fille de deux ans.

Le transbordement prend énormément de temps. Pour la première fois, je découvre de plein fouet ces personnes, ces naufragés perdus en Méditerranée. Certains sont brûlés par le mélange d’eau de mer et d’essence qui s’est répandu des jerricanes renversés, d’autres ont les mollets en sang, griffés par les ongles de ceux qui, dans un dernier effort, ont tenté de se relever du fond de ce radeau de la mort plein d’eau, d’essence, de merde, de vomi, de vêtements, de couches pour bébés. Un radeau si chargé qu’il leur était impossible de bouger, où, sous 40 C°, les enfants sont tenus en l’air à bout de bras pour ne pas mourir écrasés, étouffés. Tous sont hagards, sidérés, déshydratés, shootés par les effluves d’essence, comme morts de l’intérieur. Certains pleurent leurs morts.

Une fois le transfert terminé, nous remorquons le bateau pneumatique vers l’Aquarius pour y hisser les dépouilles et leur offrir une dernière dignité. Les corps seront entreposés sur la plage de manœuvre avant pendant trois jours, arrosés toutes les trois heures pour les conserver le mieux possible jusqu’à leur transfert à bord d’un navire disposant d’une chambre froide.

J’ai peur, j’ai mal. Je ne comprends rien. Comment cela est-il possible ? Comment cela peut-il exister ? Et dire que je pensais m’y être préparé.

UN RÊVE DE GOSSE

Je m’appelle Ludovic.

Je suis marin, officier de marine marchande.

Avant de faire de la mer mon métier, j’ai été infirmier. J’aimais aussi naviguer à la voile. Lors d’une transatlantique retour avec mon ami Fred, notre bôme s’est cassée dans huit mètres de creux, en plein milieu de l’Atlantique. Nous nous sommes retrouvés à cours de gasoil. Au bout de trois jours, j’ai lancé mon premier appel de détresse. Un bateau, le yacht Pink Jin, s’est dérouté et a appliqué alors le devoir qui incombe à tout marin : « porter assistance à toute personne en situation de détresse en mer ».

Une fois à terre, j’étais décidé : soit j’apprends le métier, soit plus jamais je ne pose le pied sur un bateau. C’est ainsi qu’en octobre 2015, j’ai intégré l’Ecole Nationale Supérieure Maritime.

En Août 2016, je réalise un rêve de gosse. Je suis en stage à bord du remorqueur d’assistance et de sauvetage de haute mer : l’Abille Flandre.

C’est là qu’un jour, au large de la Corse, nous interceptons un communiqué de détresse concernant une embarcation en train de couler au large de la Libye. A bord se trouvent 150 personnes, dont des femmes et des enfants. Mon sang se glace de savoir qu’à quelques centaines de miles de moi, des gens sont en train de se noyer. Seuls.

Je ne peux plus reculer. A mon retour, j’envoie ma première candidature à SOS Méditerranée.

Alors au Havre pour le début de ma deuxième année à l’Ecole Maritime, je décide d’aller voir le film « Fucoammare ». Une fois rentré chez moi, je vomis.

Je me dis : « Attends, Ludo.

Ton grand-père italien a fui Mussolini, il est devenu maquisard et a choisi de rester en France à la libération. On t’a éduqué dans le respect de l’autre.

Tu as été infirmier aux urgences.

Tu es marin.

Tu es qui, enfin, si tu n’y vas pas ? »

J’insiste, j’insiste encore auprès de SOS Méditerranée. En juillet 2017, j’embarque pour ma première campagne.

LE BAPTÊME DU FEU

Deux jours après l’épisode du Santa Lucia, un deuxième sauvetage a lieu. Cette fois, ce sont 300 personnes qui se trouvent en détresse totale sur un bateau en bois.

Il y a du clapot, on met les trois canots à l’eau. Le pont de l’embarcation est si surchargé que le médecin de MSF ne peut évaluer la situation à bord, où s’entassent une majorité de jeunes érythréens. On ne peut pas communiquer, mais tout le monde a été équipé d’un gilet de sauvetage. Le transfert commence. Ça bouge, un homme est très faible, très lent, il me faut le ceinturer, je l’attrape, le hisse à bord de mon canot : il s’évanouit. A bord de l’Aquarius, le médecin nous apprend que cet homme a 4 balles de kalachnikov dans le ventre. D’autres ont des membres brisés. On nous explique que la veille, au moment d’embarquer, le temps était mauvais, le bateau trop chargé : les passeurs refusent que certains montent à bord, bien qu’ayant payé. Ils ont alors tiré en rafale et frappé dans le tas, à la barre à mine.

Je débarque de ma première campagne en Octobre 2017, et me voilà en début de troisième année d’études. Je n’arrive pas à atterrir, je déborde de cauchemars, de colère. Je me répète que cela n’est pas possible, que cela va s’arrêter. Si le bateau est toujours là en juin, j’y retourne.

LE SAUVETAGE DU 9 JUIN 2018

Juin 2018. Rien n’a changé, et me voilà de retour à Catane.

L’appareillage se fait le 8 juin à 19 heures. Nous faisons route vers le sud.

Le samedi 9 juin, à 14 heures, la marine italienne nous donne la position de deux embarcations en détresse avec ordre de nous y rendre pour assistance. A 19 heures, nous avons les deux embarcations en visuel. Il s’agit de deux canots pneumatiques.

Nous évaluons et stabilisons le premier canot à 20 heures. On arrive sur le second et là, pas le temps de parler. L’avant tribord est dégonflé. Il fait nuit. Les passagers ont de l’eau jusqu’à la poitrine. Ils se tournent simplement vers nous et paf ! Ça pète. 50 personnes à l’eau en une seconde, ça donne ça : soudain, la nuit n’est plus que cris, pleurs, hurlements, on devine les gens qui se débattent dans l’eau, il y a du vent, de la mer.

Sans attendre, nous lançons les gilets de sauvetage mais les conditions météo ne nous aident pas. En fonction du vent, les gilets nous reviennent dessus ou partent trop loin. Les premières mains surgissent sur notre bord, on attrape, on tire, on hisse. Ça ne s’arrête pas.

J’agis comme une machine, sans cesser de penser à ma femme, Noor. Ne tombe pas, Ludo. Ne tombe pas. Noor est à la maison, tu ne dois pas tomber. Si tu tombes, tu fais bouée. Vingt personnes s’accrocheront à toi et tu es mort. Tire, tire, mais ne tombe pas. Je vois Max, mon leader, pencher dangereusement par-dessus la plateforme, trop de mains accrochées à ses bottes. Je me jette sur lui, obligé d’encercler sa jambe gauche avec un bras et de donner des coups de poings sur ces mains inconnues pour qu’elles le lâchent et prennent prise sur le canot. C’est d’une violence inouïe. Max se relève, ordonne de faire 5 mètres 30° sur tribord : un homme flotte, la tête sous l’eau. On le remonte. L’infirmier prend le relais, pas de pouls, pas de souffle. Max a déjà repéré une deuxième personne sur bâbord. Je suis le seul disponible, je me penche. Cet homme flotte à la verticale, la tête 50 centimètres sous l’eau. Je n’arrive pas à saisir ses cheveux, il y a de l’essence partout, sur lui, sur mes gants. Il coule, putain ! Je vais plus loin, je sens mon centre de gravité passer par-dessus le boudin, je vais tomber ! Et là, la main de Dragos m’attrape la botte. Cet homme coule, j’arrive juste à glisser un doigt entre sa manche et son bras. Je l’ai ! L’infirmier le masse. Pas de pouls, pas de souffle.

Nous faisons route toute sur L’Aquarius avec les premiers secourus. Les deux noyés sont transférés à bord. MSF prend le relais sur le pont tandis que les autres personnes sont débarquées le plus rapidement possible. On est shooté à l’essence, on a la gerbe. Tant pis, on y retourne.

A 2 heures du matin, nous avons 230 personnes à bord. Les deux noyés ont été réanimés.

La marine italienne nous donne alors une nouvelle instruction, transférer à notre bord 400 personnes issues de deux autres naufrages qui ont été pris en charge par leurs garde-côtes.

Le transfert se termine à 5h30 du matin. Ce sont 630 personnes qui se trouvent désormais sur le pont.

FERMETURE DES PORTS ITALIENS

Je n’arrive pas à retirer mes gants. Mes doigts sont trop crispés, mes mâchoires trop serrées, mes avant-bras ont doublé de volume. L’ordre tombe de faire route sur la Sicile. Je sens le bateau accélérer. Il est 7 heures et je n’arrive pas à dormir.

Là tu te dis, c’est bon. On a touché au pire, ça n’ira pas plus loin. Je me trompais.

Le lendemain, alors que la Sicile apparaît sur l’avant et Malte dans le travers bâbord, le bateau stoppe. Nous prenons connaissance de la déclaration de Monsieur Salvini : le gouvernement italien nous ferme ses ports.

Non mais attendez ! On est où là ?! On vit comment ?!

400 personnes sont transférées à notre bord par leurs propres garde-côtes il y a 24 heures à peine, et ce sont eux qui nous refusent leur débarquement ?

Le droit maritime, la convention de Hambourg, le port sûr le plus proche, la coordination des sauvetages, tout cela n’existe plus.

L’AQUARIUS A LA DERIVE PENDANT 3 JOURS

Bien. Voici la situation :

Il fait 40°C et nous avons 630 personnes à même le pont.

L’Aquarius, c’est 77 mètres de long et 12 mètres de large.

Il y a du monde partout, aucune ombre, des gamins en bas âge.

Pour aller aux toilettes le matin, il faut attendre deux heures.

La distribution de nourriture, 3 morceaux de pain et un gobelet de thé, c’est trois heures.

Les rescapés sortent pourtant peu à peu de l’état de sidération que provoque le naufrage. Ils commencent à parler, et relatent encore et toujours les mêmes tragiques histoires…

Qu’est-ce que j’aurais dû faire, moi, vivant dans un pays corrompu où je ne peux pas nourrir mes enfants, où ma famille n’est pas en sécurité, et que l’on te dit que la zone libre, c’est la Libye. Tu fais quoi ?! Tu y vas, bien sûr ! Et quand tu es là-bas, que tu as tout donné pour cela et qu’en fait c’est mille fois pire, que des miliciens débarquent à cinq, violent ta femme devant tes enfants en filmant, déclarent que si ta famille ne paye pas, « la prochaine fois, c’est à mort et sur les gamins »… Tous les enfants dessinent des scènes de fornication avec des hommes en armes. Si on t’enferme pendant des mois, qu’on te fait bosser pour rien, qu’on te met des électrodes sur les couilles et que ta seule issue c’est la mer, et que tu préfères y mourir que de rester là-bas. Tu fais quoi ?

Les gens ont peur. A bord, la tension est palpable.

Au matin du troisième jour de dérive, le soulagement arrive enfin, l’Espagne nous ouvre ses portes dans le port de Valence. Donc on transfère environ 500 personnes à bord de deux navires italiens. Nous garderons à notre bord 109 personnes : les familles, les mineurs non accompagnés et les personnes les plus faibles.

Une fois encore tu te dis, c’est bon, on va souffler, pouvoir prendre le temps de parler, de se connaître, de dormir, de faire de ces inconnus des « connus ».

Nouvelle erreur. En quelques heures, nous voilà avec 40 nœuds de vent et quatre mètres de creux dans une mer courte et hachée.

Les rescapés, déjà à bout de tout, vomissent, convulsent, se font valdinguer sur le pont, balayés par des paquets de mer. A l’intérieur, où se trouvent les femmes et les enfants, c’est le chaos. Il y a du vomi partout.  

Je vois cette jeune femme allongée au sol, tenue par ma collègue, qui allaite son nourrisson au sein gauche en penchant la tête à droite pour vomir.

A 22 heures, le temps est devenu trop gros. Le commandant ordonne de faire rentrer les hommes à l’intérieur avec les femmes et les enfants. Ils n’ont plus rien à vomir. Ils sont allongés dans des sacs en plastique orange. Il y a un bruit d’enfer, le vent, les vagues. Sans avoir plus aucune force nous-mêmes, nous sommes pourtant bien obligés de les porter à l’intérieur, dans cette pièce de 10 mètres de long et de 3 mètres de large, où 109 humains glissent les uns sur les autres au rythme du roulis.

COLERE 

Je dois l’avouer. Là, oui, on a la haine. La colère. La honte. Les mêmes que lors des sauvetages, mais cette fois-ci dirigées vers les belles personnes qui prennent les décisions pour mon continent, pour mon pays, en mon nom.

Nous entendons la déclaration de Monsieur Salvini qui ose commenter que « ces personnes ne vont pas en plus choisir la durée et la destination de leur CROISIERE » !!

Monsieur Macron conseille de « ne pas céder à l’émotion » !

Trois mois plus tard, devant Malte, nous aurons même droit au « ne pas céder aux bons sentiments ».

Mais venez ! Venez ! Venez tout de suite !

Venez, on vous prête un casque, un ciré et des bottes.

Venez voir, venez entendre, sentir ce qui se passe à nos portes, à vos portes. Venez voir ces regards, venez écouter ces histoires d’horreur, en boucle.

Venez, peut-être que comme ça, vous comprendrez.

Je le sais, que ça changerait tout. Vous connaitrez les visages, les cris, les mains dans l’eau qui vous supplient. Vous prendrez du temps avec eux, avec elles, sur le pont, vous entendrez des histoires, des vies, des rêves, des peurs, des joies d’humains ! Pas de migrants. D’humains. Comme vous.

Ils arrivent à poil. Au sens propre du terme. Pas de filtre, pas de vernis. De l’humanité brute.

A-t-on oublié qu’il y a 80 ans, les Parisiens, les Alsaciens, fuyaient vers le sud pour les mêmes raisons qui font que ces personnes fuient la Libye ?

Si quelqu’un se noie dans la Seine, lui demandes-tu d’où il vient et où il compte aller, avant de sauter pour le chercher ?

Quand tu es témoin d’un accident de voiture, demandes-tu les papiers du gamin bloqué dans la voiture avant d’appeler les secours ?

Moi, ce n’est pas ce que m’ont enseigné mes instituteurs. Respecter l’autre, les lois, liberté-égalité-fraternité. Aucune des conventions maritimes internationales apprises à l’Ecole Nationale Supérieure Maritime n’est respectée. Et pourtant moi, j’y crois.

BEAUTE

Deux jours plus tard, nous approchons de Valence. Le temps se calme, les gens sortent prendre l’air, et nous, on craque. C’est eux, alors, qui prennent soin de nous.

Joshua, qui était pasteur au Nigéria, se met à prier, à parler, à invoquer, à pleurer, à rire. Je ne sais pas, je ne comprends pas. Mais tout le monde se regroupe. Plus de religion, d’origine, de sexe, d’âge, de couleur. Une forme de chaîne se crée, mes mains frissonnent, j’ai l’impression de m’envoler. Maris commence à chanter. Chacun pleure, rit, ou s’effondre. C’est fini. Les enfants dansent, font des bêtises, enfin ! Ils se baladent avec les appareils des journalistes en larmes. Ils nous serrent dans leurs bras. C’est indescriptible. Jamais, je n’ai vécu ça.

Je rencontre alors Samuel, l’un des deux noyés réanimés.

Samuel a 27 ans. Il a quitté le Nigéria il y a deux ans. Peintre chez lui, il souhaitait se rendre en Libye pour gagner un peu d’argent et revenir au pays pour y démarrer des études d’ingénieur en génie civil.

Mêmes horreurs que d’habitude. Impossible de fuir par la terre, il embarque dans un canot pneumatique après six mois de détention et de travail forcé.

Aujourd’hui, Samuel travaille comme peintre à Madrid. Il va à l’école pour apprendre l’espagnol et espère intégrer une école d’ingénierie civile dans un an. Il est amoureux…

SOS MEDITERRANEE : DES VALEURS D’HUMANITE

Juste après Valence, lorsque nous sommes arrivés à Marseille, nous avons rencontré les équipes à terre et j’ai réalisé l’ampleur de ce que SOS Méditerranée représente. A bord, nous ne sommes que le dernier petit maillon d’une longue chaîne d’êtres humains qui, alors que des terriens salissent la mer, transposent à terre le devoir moral et légal des marins :

« Porter assistance à toute personne en situation de détresse ».

C’est beau et ça fait du bien. Que dire de plus ?

A cette même période, un homme politique m’interpelle et me dit :

Bravo, Ludo. C’est très bien ce que vous faites mais ce n’est pas la peine de vous mettre en colère. Vous n’avez pas une vision globale de la situation, des mécaniques complexes, des enjeux. Vous ne pouvez pas comprendre.

Je suis obligé de répondre :

Mais Monsieur, ne croyez pas que nous soyons naïfs, nous avons pleinement conscience des enjeux que tout cela représente. Je comprends parfaitement que l’Italie ne peut plus gérer seule comme elle l’a fait pendant 20 ans. Je comprends que mon Président ne souhaite pas créer de précédent, qu’il nous faille des moyens mieux structurés pour secourir et prendre en charge ces personnes. Je comprends qu’il existe des contraintes électorales, que les électeurs ont d’autres priorités, qu’en Europe nous avons nos difficultés.

Mais ce que je ne comprends pas, Monsieur, c’est que l’on place toutes ces considérations avant, tout simplement, une chose : l’Humanité. »

Crédits photo : ©TEDxParis

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