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JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage en mer et des événements. Retrouvez ces chroniques en son, images et vidéos.

le 31/10/2016

Témoignage de Prince, 2ème partie :

Suite du témoignage de Prince*, originaire de Guinée Conakry et secouru par SOS MEDITERRANEE.

Après avoir dû fuir son pays pour s'être opposé au régime en place, il a décidé d'aller travailler comme professeur d'anglais en Lybie.

En Libye. « Pourquoi allez vous en Europe ? »

« Je suis parti pour la Libye, ça n’a pas été facile. Je me disais qu’en tant que musulman, je n’avais pas de raison d’avoir peur. J’avais un ami qui avait enseigné en Libye, il m’avait conseillé d’aller là-bas, dès 2010. Et je suis parti confiant. Je suis arrivé à Sabratha, je suis allé dans une madrassa, une école coranique, qui avait une forte demande d’enseignement de l’anglais, puis on m’a conseillé d’aller à Tripoli ».

Quand il commence à parler de la Libye, Prince perd son enthousiasme. Son récit devient parfois confus.

« Je suis rentré librement en Libye à partir de 2013, j’ai commencé le calvaire. J’ai continué dans mon secteur jusqu’en 2015. Au début ça allait, j’avais un statut, je ne prenais pas contact avec ma famille, pour ne pas la mettre en danger. Mes amis avec lesquels je correspondais continuaient de me dire que ma famille au pays était surveillée, qu’à chaque manifestation il y avait des morts. Et donc je suis resté en Libye jusqu'à 2015, jusqu’au jour où j’ai été capturé par ceux qu’on appelle les Asma boys. Des bandits. Il n’y a pas vraiment d’organisation en Libye, la police fait ce qu’elle veut, chacun commande dans son secteur.

J’ai entendu que les noirs venaient en Libye en grand nombre, je me suis dit je vais tenter de rencontrer des frères de Guinée, pour leur donner un coup de main, parce qu’on tuait les noirs à ce moment là, on voyait les corps, de noirs tués par des bandits, des libyens. Moi j’étais protégé, parce que j’étais professeur et je ne travaillais pas loin de l’endroit ou je logeais, tout était bien organisé. »

« Et j’ai été kidnappé. 90 jours, trois groupes différents. Les premiers m’ont demandé de payer, demandant 1000 euros. Ils m’ont demandé d’appeler l’école, j’ai dit que je n’avais pas le numéro, que mes collègues sont juste des collègues. Ils m’ont dit d’appeler un ami. Puis ils ont menacé de devenir violents. On ne m’a pas torturé moi, mais j’ai vu des cas de viol. On te fouille jusqu'à l’anus, les filles on regarde dans leurs parties intimes pour chercher de l’argent. On te déshabille, on peut voir aussi des enfants dans cette situation. Ils m’ont dit si tu ne nous donnes pas l’argent on tue quelqu’un, j’ai dit non non non !! J’ai appelé un ami, je lui ai dit qu’il fallait m’aider, il a donné.

On m’a laissé partir sans chaussettes, j’ai été pris par un autre groupe qui m’a séquestré encore, j’ai essayé de faire la même chose, mais là on m’a bastonné. Et on m’a pris de là pour aller à Sabratha. Ce sont des bandits, ils se font appeler les forces de l’ordre mais tout ce qui les intéresse c’est l’argent. Mais je leur ai dit : « je ne suis qu’un pauvre ». Ils m’ont torturé, frappé, on t’attache ici, on te tape à l’intérieur du pied, j’ai vu certains baigner dans le sang. Mais pour ne pas arriver à ce stade là, j’ai encore appelé la même personne, ils m’ont finalement libéré. »

« Là je suis resté 21 jours sans manger. Je cherchais à faire des petits boulots pour manger. A un moment, j’ai vu des gens regroupés, des noirs, qui m’ont dit qu’ils attendaient pour faire la traversée. Je leur ai dit « Il ne faut pas ! » Je leur ai demandé « Mais où vous partez là ? », ils m’ont dit qu’ils partaient en Europe. Je leur ai dit « Non ! pourquoi allez vous en Europe ? ».

Et puis après le camp où nous étions a été attaqué. Par des groupes d’hommes armés, ils ont tiré sur les gens, pris les filles, peut-être pour les violer. J’ai essayé de m’échapper de là. Mais j’étais loin de Tripoli, je suis parti au bord de la mer, je me suis assis, en attendant, j’ai travaillé un peu un peu. Et puis là je me suis dit, avant d’être tué, torturé jusqu'à ma mort, que je préférais aller mourir, parce que je savais que je partais à la mort, j’ai vu beaucoup de corps repêchés. Mais je préférais ça plutôt que d’être torturé. Donc j’ai tenté, et heureusement pour moi, vous nous avez retrouvés !».

 

Le voyage et le sauvetage. « Nous savons que maintenant nous sommes en sécurité, que nous ne sommes plus entre les mains des bandits ».

« J’ai décidé de partir après avoir vu toutes ces personnes qui étaient prêtes à partir. Je leur disais : « ne faites pas ça ! ».  Aux diplômés, je leur disais « toi tu as plus d’importance en Afrique qu’en Europe ! » La fuite des capitaux, des cerveaux vers l’Europe j’étais contre. Mais ils m’ont dit « il faut que nous cherchions refuge là bas, car ici nous ne sommes pas en sécurité », alors j’ai dit d’accord, je vais tenter de venir en Europe, le temps que le régime change dans mon pays et je retourne pour le combat. Je préfère rentrer pour le combat dans mon pays, que de rester en Libye.

Donc je suis venu en Europe pour voir, pour pouvoir enfin établir un contact avec ma famille, leur dire que je vais bien, que je suis en sécurité. Et je vais contacter mes amis, pour voir si la situation s’est apaisée, mais je crois que le président cherche à briguer un troisième mandat et là nous n’accepterons pas un troisième mandat de groupe ethnique. Car nous les peuls nous avons l’économie, nous sommes les plus instruits, les plus riches, moi je suis issu d’une famille qui est à l’aise, nous n’avons pas besoin de l’Europe, nous avons des petits commerces, une famille bien structurée. Je sais que j’ai plus d’importance chez moi qu’hors de chez moi. Une fois que tout sera fini, oui je veux rentrer chez moi. Si le régime change bien sur, s’il y a plus de sécurité je rentre. »

Prince n’a qu’une hâte, que ce cauchemar se termine et pouvoir trouver refuge en Europe, le temps de reprendre sa vie en main – même s’il sait que ce ne sera pas facile - pour ensuite rentrer en Guinée. Il est très critique vis à vis de certains de ses compagnons d’infortune.

« Certains qui sont sur le bateau disent qu’ils viennent en Europe pour aller jouer… mais pour jouer à quoi ? L’Europe ce n’est pas comme ça. Mon père m’a toujours dit que l’Europe c’est difficile. Il a étudié en Allemagne, en France, j’avais déjà donc une idée de l’immigration, de l’Europe, je n’avais jamais pensé émigrer, j’aurais aimé pouvoir aller et revenir, par curiosité. Mais pas de cette façon, je sais que ce n’est pas du tout facile. Mais si la situation de mon pays est réglée je rentre. Je ne crois pas que les gens ici se rendent compte ».

« Vous nous avez assurés que nous étions en sécurité quand nous étions encore sur le zodiac, ce sont les premiers mots que j’ai entendus. Nous savons que nous ne sommes plus entre les mains des bandits et nous savons que cette sécurité la continuera après. Ici enfin, on côtoie vraiment les gens, vous nous considérez comme des personnes normales. Jusqu'à maintenant on ne nous considérait pas comme des êtres humains, mais quand des gens différents de nous nous acceptent, on se sent en sécurité. Nous pouvons parler de notre culture, on sent enfin la liberté »

 

Et après ? « Je veux réconcilier mon pays »

« Mon rêve c’est de me lancer dans la politique, je veux réconcilier mon pays divisé. Mon rêve c’est d’avoir un diplôme de sciences politiques et de former, une fois de retour au pays, un parti multicolore qui ne soit pas fondé sur des critères ethniques. La Guinée c’est le paradis terrestre, c’est un pays où ne manque de rien, nous sommes le château de l’Afrique, nous avons de l’or, du diamant de la bauxite et avant l’indépendance nous étions le premier pays producteur de banane ! Il y a de l’eau, nous ne souffrons pas encore des changements climatiques. Je voudrais pouvoir être le phare de la réconciliation de mon pays, pour que mon pays s’unisse. Pour qu’on se voit comme frères, chez nous nous n’avons pas de problèmes de religion, c’est un problème ethnique. Je voudrais qu’on puisse avoir la liberté de nous exprimer, de circuler ».

Voilà plus de cinquante minutes que nous discutons sur le pont de l’Aquarius, au milieu de plus de 500 personnes originaires principalement d’Afrique de l’Ouest, au milieu de la mer Méditerranée, entre l’Afrique et l’Europe.

« Si seulement il n’y avait pas d’ingérence politique… il faut qu’on nous laisse nous africains nous débrouiller nous mêmes, qu’on nous laisse commander chez nous, on nous impose des dirigeants, mais nous avons une culture, qu’on nous laisse faire ! En Afrique de l’Ouest on nous impose toujours des dirigeants. Pour faire quelque chose il faut la connaître. Je veux être l’homme ou faire partie des hommes qui vont changer mon pays. Et J’espère un jour pouvoir vous inviter chez moi, et peut-être que vous déciderez de rester !»

 

*Le nom a été changé

 

Par Mathilde Auvillain

Crédits photos : Andrea Kunkl

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