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JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage en mer et des événements. Retrouvez ces chroniques en son, images et vidéos.

le 31/10/2016

Témoignage de Prince, 1ère partie :

Assis dans un coin du deck, sous l’escalier, Prince*, 28 ans, originaire de Guinée Conakry, s’ennuie. Il n’a pas de livre à lire, parce qu’on lui a tout enlevé avant de partir. Il aime discuter, il est d’accord pour me raconter son histoire et me donne rendez-vous à ce qu’il appelle désormais son « bureau » - ce petit coin du bateau où il passe de longues heures à méditer - en début d’après-midi.

Intarissable, il explique comment il a dû, malgré lui quitter son pays, la Guinée Conakry, qu’il appelle le « paradis terrestre ». Pourquoi cet homme de 28 ans, professeur d’anglais, diplômé, économiquement « à l’aise » dans son pays se retrouve-t-il aujourd’hui sur l’Aquarius ? Quels sont les évènements qui l’ont conduit à s’embarquer sur un zodiac, lui qui jusqu’alors dissuadait tous ceux qu’il rencontrait de prendre la mer pour aller en Europe ?

L’Aquarius le conduit en Europe, mais le rêve de Prince, son espoir le plus profond est de retourner dans son pays, la Guinée Conakry. « Alors ce sera à mon tour de vous inviter chez moi» dit-il. « Et qui sait, peut-être que vous déciderez de ne plus repartir? ». Témoignage.

 

En Guinée Conakry. « Ils m’ont dit de partir, je leur ai dit non, je préfère mourir que d’aller ailleurs »

« J’ai quitté mon pays en 2012. J’ai pris la décision de partir après le changement de plusieurs régimes politiques. En réalité, je ne voulais pas partir de chez moi, j’avais un métier, j’étais enseignant d’anglais dans plusieurs lycées, à la fac, dans des groupes scolaires. J’avais un travail, je suis diplômé et à l’époque j’avais un salaire de ministre ! Je n’avais donc pas l’intention de partir et de quitter tout ça ! » raconte Prince, très calmement.

« Mais après les élections de 2010, il y a eu un coup d’état et moi j’ai dit que ce n’était pas un coup d’état, mais un coup fomenté par le régime pour déstabiliser un groupe particulier ethnique, les peuls, dont je fais partie. Après cela, nous avons dénoncé, fait des manifestations… J’étais proche d’une radio où j’animais certaines émissions en anglais et je donnais un cours d’anglais de base. J’ai été invité à une émission sur la situation du pays. J’en ai payé le prix…regardez les cicatrices ». Il montre les cicatrices sur son crâne, ses jambes. Il assure en avoir ailleurs.

« A la radio, j’ai dit que quand une seule ethnie monopolise le pouvoir pendant plusieurs décennies, tôt ou tard ce sera la guerre civile. Le président qui est venu et que nous croyions être un homme de lettres, le premier président digne de ce nom avec un doctorat, il a commencé à faire ces divisions ethniques… En tant que peul je n’accepte plus la collaboration mandingue. J’ai été refoulé dans plusieurs écoles dirigées par les mandigue, mais de toutes façons ça ne me disait rien. J’ai dit qu’il fallait qu’on change de régime, de gré ou de force, parce que ce n’est pas possible. On ne peut plus continuer avec ça ! ». Prince devient intarissable lorsqu’il évoque son pays d’origine, qu’il continue de chérir comme un « paradis terrestre ». 

« Après cette interview, ça a dégénéré, les gens sont venus attaquer la radio, ils ont dit qu’il fallait fermer cette radio parce que c’était une radio partisane. La police est venue, ils m’ont dit que j’avais tenu des propos indécents vis à vis du chef de l’Etat. J’ai répondu que c’était un homme public, je pouvais dire ce que je pensais de lui, que je ne l’avais pas injurié, que j’avais juste estimé qu’il n’était pas un président digne de ce nom. Et pourtant, c’est un homme de lettres, un homme de droit, qui a enseigné à l’université… mais les guinéens ne se sentent pas en sécurité avec lui, on tue les gens… Pour nous ce sont les européens qui nous ont imposé ce maudit ! Il ne connaît pas la Guinée, une fois il a dit publiquement que s’il avait su que c’était comme ça, il ne serait jamais devenu président, alors dans ce cas il n’a qu’à quitter ! Pour nous c’est une élection électroniquement gagnée. Nous nous disons que c’est la France qui nous a imposé cette personne, nous les guinéens nous ne nous sentons pas chez nous. Pour rentrer ou pour sortir de Guinée, il faut payer pour sortir et on ne peut pas tout dire sinon quelqu’un vient te brutaliser. Il y a un secteur occupé par les malingués. Chez nous dès qu’un régime change, ce sont les gens du même groupe ethnique que les dirigeants qui ont accès à l’emploi public, par exemple. Nous on est peuls, on a des signes distinctifs qui peuvent les déranger. On porte la barbe et nous avons des bonnets spécifiquement peuls et quand on te voit on t’attaque, parce que tu es peul. Quand il y a eu cette soi-disant offense à la radio, la police est venue m’a frappé avec une paire de menottes. En partant vers la prison centrale, j’ai sauté hors du véhicule, ça m’a trainé, je me suis fait mal, mais j’ai réussi à rentrer à la maison. Dans mon quartier je suis assez connu, parce que je suis professeur, et les voisins quand ils m’ont vu arriver ils m’ont dit de quitter le pays. Je leur ai dit non ! Je suis né ici, j’ai grandi ici, je vais mourir ici. Je préfère mourir que d’aller ailleurs ! Et puis finalement un soir ma chambre a été saccagée, je ne sais pas si c’est par les forces de l’ordre ou par la population, mais j’ai compris que je n’étais plus en sécurité, je suis parti vers le Libéria, mais je ne me sentais pas non plus en sécurité. Et donc j’ai cherché où je pouvais aller, et j’ai découvert qu’il y avait une forte demande pour l’enseignement de la langue anglaise en Libye, alors j’ai décidé d’aller en Libye ».

*Le nom a été changé

 

Par Mathilde Auvillain

Crédits photos : Andrea Kunkl

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