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Ocean Viking
JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage en mer et des événements. Retrouvez ces chroniques en son, images et vidéos.

le 06/07/2020

[TÉMOIGNAGE] « Je vais sauter » dans la mer

Dans sa dépêche publiée le 30 juin dernier, Shahzad Abdul, journaliste de l’AFP embarqué sur l’Ocean Viking, raconte les tensions qui sont apparues à bord alors que les premiers rescapés avaient été secourus cinq jours plus tôt. Désespérées, deux personnes finiront par se jeter à la mer le 2 juillet au matin et seront secourues par nos marins-sauveteurs comme on peut le voir dans cette vidéo tournée par le même journaliste. Au total, il aura fallu attendre 11 jours pour que les rescapés puissent enfin débarquer, une attente insoutenable pour ces personnes qui ont déjà traversé tant d’épreuves.

 

« Le jeune Soudanais enlève son T-shirt et lance : "Je te jure, je vais sauter. Je ne sais pas nager, mais je ne peux plus rester ici !". A bord de l'Ocean Viking, au large des rivages de l'Europe méridionale, la tension monte parmi les migrants secourus en mer.

Cela fait cinq jours, mardi [30 juin], que 118 migrants fuyant la Libye ont été recueillis à bord du navire humanitaire de SOS MEDITERRANEE. Et pour certains, entassés à bord d’une embarcation en bois, le périple avait commencé 48 heures plus tôt. Depuis, ils errent souvent pieds nus sur le pont de ce bateau de 69 mètres, quand ils ne se serrent pas dans le conteneur blanc où ils dorment à même le sol.

Ce lundi matin, le soleil cognait déjà fort en Méditerranée, entre la Sicile et Malte, où l’Ocean Viking tourne en rond en attendant qu’on lui attribue un port de débarquement. Et un groupe de Marocains, d’Egyptiens et un Soudanais ont sonné une révolte qui sommeillait depuis la veille, déjà.

Une revendication, unanime sur le bateau, domine : “On veut parler à nos familles. Je suis resté longtemps en mer, je n’ai pas prévenu la famille, qui doit penser que je suis mort. Je suis sûr que mes enfants se disent « papa est mort »”, répète inlassablement Saïd, un Égyptien de 35 ans au bord des larmes.

Une demi-heure plus tôt, avec un Soudanais, lui aussi avait menacé de se “jeter à l’eau”, mimant le plongeon de ses mains en signe de désespoir, si on ne lui permettait pas de passer ce simple appel.

Je leur avais dit que ça prendrait deux jours de traverser. Maintenant ça fait presque sept jours”, explique-t-il, jogging du Paris Saint-Germain retroussé sur une jambe plâtrée. […]

 

Rumeurs

Les esprits s’échauffent, les rumeurs font leur apparition. Les Bangladais à bord auraient ainsi accès à un réseau wifi et pourraient secrètement être en lien avec leur famille.

Soyez patients”, leur a répété l’équipe de SOS MEDITERRANEE, dont plusieurs membres se sont succédé sur le pont pour déminer la frustration. Et éviter de revivre les scènes improbables vécues sur d’autres bateaux d’où des migrants à bout de patience se sont déjà jetés à l’eau par le passé pour tenter de rallier la terre à la nage.

Dans l’immédiat, décision a été prise de donner plus d’espace en ouvrant par exemple un conteneur servant habituellement d’abri aux femmes – il n’y en a qu’une à bord, cette fois, avec son mari.

La situation était “chaude”, reconnaît Ludovic, marin-sauveteur qui a été le premier à raisonner les têtes brûlées. “Mais c’est surtout honteux que les Européens ne répondent pas à nos demandes pour avoir un port de débarquement. C’est inhumain de les laisser croupir là dans ces conditions", dénonce-t-il. “Que les politiciens viennent voir ces gens qui dorment par terre dans un conteneur.”

Il est “urgent qu’ils soient pris en charge”, explique-t-on au sein de l’ONG qui affrète le bateau.

En attendant, impossible de faire un pas sur le pont de l’Ocean Viking sans être interpellé par cette interrogation : “Quand est-ce qu’on arrive en Europe ?”

Pour y répondre, Maggie, responsable des questions humanitaires à bord, a fait défiler plusieurs groupes, par nationalités. Assis en ronde, elle rassure : “Selon le droit maritime international, n’importe quelle personne secourue en mer doit être amenée dans un port sûr, et la Libye n’est pas un pays sûr”.

OK”, répond un Bangladais. “Mais pour nos familles, pour l’instant, on est toujours morts.” »

Dépêche publiée dans 24matins, le 30/06/2020.

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