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JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage en mer et des événements. Retrouvez ces chroniques en son, images et vidéos.

le 08/09/2021

[TÉMOIGNAGE] « Toutes ces années à devoir fuir d'un endroit à l'autre sont une mort lente. » - Zidane, rescapé secouru par l’Ocean Viking

AVERTISSEMENT : le récit de Zidane comporte des scènes de violences.


Originaire du Yémen, Zidane* a 31 ans ; il figure parmi les 555 personnes secourues par l'équipe de l'Ocean Viking lors de six opérations survenues entre le 31 juillet et le 1er août 2021. Lorsque l’embarcation en bois qu’il occupait a enfin été localisée par SOS MEDITERRANEE, les 106 personnes en détresse à bord ont pu être secourues. Zidane venait de passer 17 heures dans la cale de l’embarcation, entassé sous le pont avec 24 autres personnes, incapables de s’asseoir. Récit.

 

À Djibouti

« Les enfants ont essayé de s'enfuir parce qu'ils pensaient que le camp de réfugié.e.s était bombardé. »

J'ai d'abord fui vers Djibouti sur un transporteur de bétail, cela a pris près de douze heures. Je me souviens que c'était le 1er mai 2015.

Il y avait beaucoup de réfugié.e.s yéménites à Djibouti à l'époque.. Djibouti est si proche du Yémen, nous pouvions entendre les bombes depuis le camp de réfugié.e.s. Nous vivions dans une peur constante. Les enfants ont essayé de s'enfuir parce qu'ils pensaient que le camp était bombardé.

Ce lieu n'était pas sûr. Il n'y avait pas de vrais soins, pas de travail, pas de salles de bain, des animaux sauvages erraient dans le camp la nuit. J'ai vu des gens devenir fous sous mes yeux. Un homme s'est immolé par le feu devant moi, il n'a jamais reçu de soins pour ses blessures. Il s'est à nouveau brûlé peu après et il est mort.

 

En Libye

« J'ai été torturé, battu et humilié par chaque passeur au cours de mon voyage. »

Le voyage de Zidane l'a conduit de Djibouti à l'Éthiopie, au Soudan, aux Émirats arabes unis, puis de nouveau à Djibouti et, enfin, en Libye. Si je commence à raconter les histoires de ce dont j'ai été témoin, je ne m'arrêterai jamais. J'ai été en prison en Éthiopie pendant 65 jours parce qu'on m'a pris pour un passeur, et j'y ai vu des gens avec des marques de torture. Je ne peux pas décrire tout ce que j'ai vu. Pendant que je fuyais d'un endroit à l'autre, j'écoutais toujours les histoires de tous ceux et celles qui voulaient partager, parce que je suis écrivain et que me souvenir des histoires des gens était tout ce que je pouvais faire pour ces personnes, mais je ne peux pas commencer à penser à moi-même.

Parfois, il fallait payer un passeur juste pour aller d'un endroit à un autre dans le même pays. J'ai été torturé, battu et humilié par chaque passeur au cours de mon voyage. C'est la même chose avec chaque passeur, ils le font juste de manière différente.

 

En mer

« Je pouvais soit mourir en mer, soit avoir la chance d'une nouvelle vie. »

Lorsque nous sommes montés sur l’embarcation [en Libye], les passeurs ont frappé tout le monde. Ils avaient des fusils plus gros que mon bras. En parlant de ça maintenant, je ne sais pas si je dois rire ou pleurer. Cela semble si irréel, comme un jeu vidéo.

Nous sommes rapidement tombé.e.s à court d'eau et de carburant. Nous n'avions pas de téléphone satellite, nous n'avions aucun moyen de contacter qui que ce soit. À un moment, nous avons vu un bateau vide au milieu de la mer, peut-être que vous aviez sauvé les gens, peut-être qu'ils ont été repris par les Libyens. Sur le bateau vide, nous avons vu de petites bouteilles d'eau et un bidon de carburant. Alors nous avons continué, et nous avons juste prié et prié, et Dieu merci vous nous avez trouvé.e.s. 

Je suis né dans le milieu de l'immigration. Mon père a fui l'Irak avec moi quand j'étais petit. Je dis toujours qu'une mort rapide est mieux qu'une mort lente. Ce qui nous arrive, toutes ces années à devoir fuir d'un endroit à l'autre sont comme une mort lente. J'ai dû faire un choix. Je pouvais soit mourir en mer, soit avoir la chance d'une nouvelle vie.

Beaucoup de gens ont perdu leurs mains, leurs jambes, leur esprit, leur vie. Moi, j'ai encore toutes mes parties, j'ai encore ma vie. Quand j'entends les histoires des autres, je commence à ressentir de la compassion pour ces personnes. Je n'ai pas ces sentiments pour moi-même. Oui, je suis écrivain, mais je veux aider les gens d'une manière plus pratique, plus tangible.

Ne soyez pas désolé pour moi, soyez désolé pour mon pays qui n'est plus là.

 

Lire le récapitulatif des opérations du 31 juillet au 1er août 2021 qui ont mené au sauvetage de Zidane

*le prénom a été modifié 

Photo : Flavio Gasperini / SOS MEDITERRANEE

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