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JOURNAL DE BORD

Chaque jour, un membre de SOS MEDITERRANEE vous donne sa vision des opérations de sauvetage en mer et des événements. Retrouvez ces chroniques en son, images et vidéos.

le 26/12/2021

[A TERRE] Ali, mineur non accompagné secouru en 2020, visite l'Ocean Viking : « Voir l’Ocean Viking a fait renaître l’espoir chez tout le monde. L’espoir de vivre encore. »

En février 2020, Ali* a tout juste 16 ans lorsqu’il est secouru par l’Ocean Viking. Un an et demi plus tard, en novembre de cette année, il visite le navire pour la première fois depuis son sauvetage. Laurence Bondard, chargée de communication à bord, était présente. Elle partage ce moment d’intense émotion.

Lorsqu’il a été secouru, Ali était à bord d’une embarcation de fortune au large des côtes libyennes. Quand nos équipes ont localisé son embarcation en détresse, Ali n’avait ni gilet de sauvetage, ni eau, ni nourriture. Depuis son débarquement dans un port sûr, il a été pris en charge par des services dédiés aux mineur.e.s dit.e.s « non accompagné.e.s » (MNA). Il va à l’école, apprend un métier, a retrouvé le plaisir de jouer au foot avec d‘autres ados de son âge et, parfois, se rend à des évènements de sensibilisation autour des atteintes aux droits humains perpétrés en Libye. Lors d’un évènement organisé par SOS MEDITERRANEE, Ali a demandé à nos équipes s’il pouvait visiter l’Ocean Viking en escale non loin de là. Quelques jours plus tard, le voilà sur le pont du navire…

En ce froid matin de novembre, lorsqu’il monte sur l’Ocean Viking accompagné par Nicolas, son éducateur spécialisé et des membres de l’équipe de SOS MEDITERRANEE, l’émotion d’Ali est palpable. Il regarde partout et tout le monde. Les yeux grands ouverts. Il reste silencieux pendant de longs instants.

Avant le prochain départ en mission de l’Ocean Viking, les équipes sont affairées à la maintenance du navire, des équipements de sauvetage et à la préparation de la prise en charge de potentielles futures personnes secourues. Ici, un membre de l’équipe rafraichit la peinture, là d’autres installent une bâche sur le pont arrière pour protéger un maximum de rescapé.e.s de la pluie. Ali, lui, se fraie un chemin timidement, sac à dos d’écolier sur les épaules. Il tombe sur un panneau près de l’abri pour femmes et enfants, sur lequel il est écrit « You are safe » (« vous êtes en sécurité » en anglais). Les souvenirs émergent. « Je me souviens on dansait là, devant, sur le son de tams-tams que vous nous aviez prêtés. Vous les avez toujours ? » demande-t-il, un sourire naissant derrière son masque FFP2. « Oui, nous les avons encore, les tams-tams, les livres, les jeux pour enfants. » « Ah les livres, il y en avait beaucoup ! » Les traits d’Ali se détendent quelques instants. Mais cela ne dure pas. « Avant d’être secouru par l’Ocean Viking, la vie n’a vraiment pas été facile », murmure-t-il, « entre la vie en Libye et ce qu’on a commencé à voir à bord de l’Ocean Viking, tout a changé. Sur l’Ocean Viking, on était contents. On nous a donné des habits secs, à manger tous les jours... Ce sont des choses inoubliables. Je suis tellement content de revoir ce bateau. »

Ali reprend sa marche, jusqu’à l’abri dédié aux hommes et adolescents. Les souvenirs rassurants se retrouvent semble-t-il engloutis par ceux des violences et abus qu’il a subis. L’adolescent s’assoit sur un banc en bois, à quelques mètres de là où il dormait. « Ce banc n’existait pas quand j’étais à bord, » note-t-il. Son regard se trouble de nouveau. « Je ne sais pas combien de temps je suis resté en Libye. J’étais emprisonné depuis le jour de mon arrivée, jusqu’au jour de mon départ en mer. J’étais avec mon oncle en Algérie. Maintenant je ne sais pas où il est. On a été séparés à notre arrivée en Libye », chuchote-t-il, le regard vissé au sol. A ses côtés, les équipes l’écoutent, le plus souvent silencieusement. Poser une question sur ce qui lui est arrivé en Libye ou sur son parcours migratoire, c’est prendre le risque de réveiller des souvenirs insupportables. Ali change de sujet, il préfère parler de son sauvetage : « quand on a vu l’Ocean Viking au loin, ça nous a donné tellement d’espoir. On avait passé deux jours en mer. On avait appelé les secours, on avait même appelé les garde-côtes libyens parce qu’on était complètement perdus. Certaines personnes ne voulaient pas qu’on les appelle, de peur qu’ils nous tirent dessus. C’était dur. Moi, après ces deux jours passés en mer, je n’avais plus d’espoir. Je me disais qu’on allait mourir ici. Voir l’Ocean Viking a fait renaître l’espoir chez tout le monde. L’espoir de vivre encore. » 

Si Ali ne s’attarde pas sur les violences qu’il a subies en Libye, celles-ci transparaissent dans quasiment chacun de ses mots. « La dame qui m’avait soigné n’est pas là ?, » demande-t-il soudainement. « Elle m’avait soigné mon genou et j’ai aussi été soigné en Italie, après mon débarquement. » « Ça va mieux maintenant, » conclut-il. Aujourd’hui, Ali a enfin l’opportunité d’étudier, il peut compter sur des adultes bienveillant.e.s pour l’aider à se reconstruire. Il a retrouvé une forme d’espoir en l’avenir : « je vais à l’école et je suis en alternance mécanique, » raconte-t-il avec fierté. « Les éducateurs me soutiennent beaucoup. Je les remercie pour tous leurs efforts et je remercie toute l’équipe de l’Ocean Viking de nous avoir sauvés. Je n’oublierai jamais. »  Avant de partir, Ali a demandé à Nicolas, son éducateur spécialisé, de prendre une photo de lui avec un membre de l’équipe de l’Ocean Viking. Une photo personnelle, qui lui appartient, sur laquelle ses yeux s’illuminent. Une photo qu’il a hâte de montrer à ses amis.
 

*Pour protéger l'identité du rescapé, le prénom a été modifié. 

Photo : Laurence Bondard / SOS MEDITERRANEE

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